Les liaisons dangereuses

Au moment où nous bouclons ce numéro largement consacré aux accords d’Oslo, un terrible attentat revendiqué par le Djihad islamique vient de frapper un restaurant de Haïfa, faisant vingt morts et soixante-neuf blessés. Le rapprochement entre les deux événements suscite un effroyable sentiment d’impuissance, de tristesse et de colère. Impuissance, parce qu’en dépit du soin qu’Israël prend de sa sécurité pour se prémunir contre des actes d’une telle lâcheté, la violence aveugle n’en finit pas d’ensanglanter la population israélienne. Tristesse, parce que l’on pense à ces nombreuses familles endeuillées, portant dans leur chair le souvenir d’un proche que la folie destructrice d’une organisation criminelle, trouvant ses lettres de noblesse dans la mort et la souffrance qu’elle inflige, a précipité dans la tombe. Colère, bien sûr, parce qu’aucun pays démocratique ne peut accepter de voir tomber en trois années d’intifada près d’un millier de civils sans se défendre. Colère également, parce que la communauté internationale ne s’est pas émue, outre mesure, du flot de sang qui se répand en Israël depuis la multiplication des assauts terroristes. Au contraire, les stigmates de l’Affaire Sharon, les tentatives de boycott des universités israéliennes -qui regroupent pourtant les centres nerveux de la gauche militant en faveur de la paix- les campagnes de dénégation visant la société israélienne, la condamnation unilatérale d’Israël proférée par les ONG, le monde associatif, les syndicats ou divers courants altermondialistes, montrent qu’une partie croissante du monde occidental reste sourde à la terrible réalité quotidienne que vivent les Israéliens. Colère, enfin, parce que la logique de la violence et de la vengeance s’est substituée à la diplomatie et à la négociation, instaurant un cycle infernal duquel il paraît bien difficile de s’extraire.
L’un des maîtres d’oeuvre d’Oslo, Shimon Peres, qui fêtait récemment son 80e anniversaire, a étrangement estimé qu’il était juste d’avoir donné le prix Nobel de la paix à Arafat car il a fait trois choses qu’aucun autre dirigeant palestinien n’avait faites : il a déclaré publiquement qu’il reconnaissait l’Etat d’Israël, il a affirmé qu’il allait abandonner le terrorisme et il a accepté que la paix soit basée sur les frontières de 1967 et pas de 1948. C’était effectivement les termes que la partie palestinienne s’était engagée à respecter jusqu’à ce qu’elle privilégie la stratégie de l’affrontement armé. La récupération politique de la révolte spontanée des premiers jours de la seconde intifada conduisit d’abord à l’échec, quelques mois plus tard, du sommet de Taba, puis, au financement des mouvements et des initiatives terroristes. Dès lors, la caution qu’apporte rétrospectivement l’ancien ministre israélien des Affaires étrangères au président de l’Autorité palestinienne est difficilement compréhensible parce que les choix et les déclarations de ce dernier démontrent qu’il s’est démis des trois engagements rapportés par Shimon Peres.

Problème de génération?
En effet, l’exigence du retour des réfugiés et de leurs descendants à l’intérieur du territoire israélien, formulée par la délégation palestinienne au milieu des pourparlers de paix, revenait à nier l’existence au Proche-Orient d’un Etat à majorité juive. Par ailleurs, le détournement de l’aide internationale et des fonds privés au profit du financement des actions terroristes indique que le président de l’OLP n’a toujours pas renoncé à la violence et qu’il se place dans une logique maximaliste qui ignore 1967, voire 1948, en dépit du langage officiel qu’il n’a cessé de tenir. Sa récente décision de ne pas confier à son nouveau Premier ministre, Ahmed Qoreï, la responsabilité de la Sécurité intérieure, souligne une fois encore le refus qu’il oppose au chef de son Exécutif de lui donner les moyens de démembrer les mouvements terroristes. La nomination d’un vétéran du Fatah, le général Nasser Youssef, au poste de ministre de l’Intérieur, permettra ainsi au président palestinien de rester le maître du jeu. Symétriquement, la politique conduite par le gouvernement Sharon suggère que le vieux général n’est pas davantage disposé à la concession. Le rejet déclaré jadis du processus d’Oslo, le développement des implantations ou le tracé expansionniste de la clôture de sécurité ne laissent guère de doute sur les intentions du Premier ministre israélien.
De toute évidence, les deux protagonistes se refusent à agir dans le sens de l’apaisement. Le panarabisme palestinien d’Arafat et l’irrédentisme israélien d’Ariel Sharon n’en finissent pas de s’affronter. Pire, ils se légitiment l’un l’autre. Arafat a besoin d’une politique israélienne musclée pour se poser en martyr de sa cause et rester le trait d’union ambigu entre le courant palestinien réellement désireux de tordre le cou aux factions clandestines et les milices terroristes, déléguant à celles-ci la basse besogne, au nom de la Grande Palestine à laquelle il n’a jamais cessé de croire. Mais Sharon a lui aussi besoin d’Arafat pour justifier la poursuite de l’occupation des territoires palestiniens et se retrancher à la fois derrière l’argument sécuritaire et la duplicité de son interlocuteur. C’est l’explication la plus plausible, aussi paradoxale qu’elle soit, de l’annonce de l’expulsion possible du président palestinien. Cette habile déclaration du gouvernement israélien est destinée à remettre en selle le vieux chef déclinant, à travailler pour lui au recouvrement de son autorité -à l’heure même où plus personne ou presque ne lui accordait le moindre crédit politique- et gêner un peu plus encore l’émergence de la tendance modérée au sein de l’Autorité palestinienne. En définitive, ce n’est pas tant d’une autre politique dont la région a besoin que de nouveaux dirigeants. Une génération de responsables publics pragmatiques, qui traduisent et représentent les aspirations des populations, plutôt que la vieille clique de professionnels de la politique, flanqués d’une vision dogmatique, simpliste et radicale, trop rigides pour comprendre le langage de la concession et trop usés pour s’en soucier.

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