Il n’y a pas si longtemps que l’Europe a décidé d’affirmer ses valeurs, du moins dans les textes. Le Traité de Lisbonne, signé en 2007 et entré en vigueur en 2009, énonce des valeurs européennes. Mais il les qualifie aussi d’universelles : « S’inspirant des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles… ».
S’agit-il d’un paradoxe ? D’un reste d’arrogance manifestée par les représentants d’un continent jadis mondialement dominant ? Certes, l’Europe colonialiste a souvent imposé la « civilisation » par le fer et par le feu, et une telle affirmation de valeurs cachait dans la plupart des cas des intérêts économiques et géostratégiques.
Mais aujourd’hui, l’Europe ne veut plus de cette politique de puissance et, même si elle le désirait, elle n’en serait plus capable. Le monde a changé, il est divers, multipolaire. L’Europe ne joue plus que de son soft power (économique, culturel). Alors, pourquoi donc ces valeurs européennes sont-elles en même temps considérées comme universelles par le Traité de Lisbonne, en vigueur aujourd’hui ?
De façon générale, les valeurs européennes-universelles peuvent être identifiées aux droits de l’homme et aux principes de la démocratie libérale, auxquels s’ajoutent au moins deux spécificités européennes : l’interdiction absolue de la peine de mort et une haute idée de la solidarité, incarnée par les Etats Providence aujourd’hui affaiblis.
Ces valeurs ont émergé en Europe, et pas ailleurs, pour des raisons historiques complexes. Ceux qui les récusent adoptent parfois la stratégie rhétorique suivante : ils affirment que puisque ces valeurs sont d’origine européenne, elles ne s’appliquent pas à eux. On les comprend aisément : les droits de l’homme impliquent une limitation du pouvoir des gouvernants, une responsabilité à l’égard des gouvernés, bref tout ce que détestent les petits et grands despotes qui prospèrent dans notre monde du 20e siècle.
En affirmant l’universalité de ces valeurs, l’Europe répond très clairement (en tout cas dans ses intentions) qu’elle ne désire pas se les réserver. Elle ne veut pas non plus les imposer par la force, comme ont tenté de le faire les néoconservateurs américains en Irak. Mais elle les propose à tous. Ce dernier terme ne reflète la réalité que de façon partielle. L’Europe dit à peu près : « Si vous voulez établir des relations supposées profitables avec nous, vous devrez aussi respecter nos valeurs ». C’est bien sûr le cas pour les pays désirant entrer dans l’Union, mais également pour ce que l’on appelle les « clauses des droits de l’homme », insérées dans les conventions diverses que l’Union conclut avec les Etats du monde. Ces clauses sont-elles efficaces ou simplement formelles ? C’est une autre question. Les mouvements migratoires auxquels l’Europe est aujourd’hui confrontée devraient s’inscrire dans cette perspective. Nous aurions alors la possibilité d’éviter deux attitudes opposées et également délétères.
Tout d’abord, l’acceptation de tous, sans conditions, sous le coup de l’émotion. L’image du petit Aylan semble nous interdire toute sélection : les enfants, quel que soit le statut de leurs parents, ont universellement droit à une protection humanitaire. Mais entre une telle aide d’urgence et un séjour à long terme, il y a bien sûr de la marge. Les confondre reviendrait à se complaire dans le rêve des frontières totalement ouvertes.
L’autre position, hélas de plus en plus répandue au fur et à mesure que l’opinion se « retourne », c’est le refus de l’étranger, pour des raisons économiques ou identitaires. Ce rejet se masque souvent sous des arguments pertinents, utilisés comme prétexte, mais que nous devons examiner sérieusement. Le principal, assumé ou inavoué, est celui-ci : étant donné la « maladie de l’islam » (Abdelwahab Meddeb), est-il sage d’accepter un nombre substantiel de musulmans fuyant les zones de guerre et la persécution ?
Il faut adopter une politique de générosité sous deux conditions différentes. D’une part, la solidarité doit être partagée entre les nations en fonction de critères clairs. C’est ce que désire faire la Commission européenne. D’autre part, l’Europe doit réaffirmer ses valeurs : accueillir les réfugiés en ne transigeant pas sur ces dernières, en ne cultivant pas un multiculturalisme mal compris. Ce que nous avons à offrir est inestimable en termes de droits : ne les bradons pas. La liberté religieuse est un droit précieux, et il est infiniment plus difficile pour un chiite de vivre en Arabie saoudite (ou pour un sunnite en Iran) que de pratiquer sa religion en Belgique. Mais les droits de l’homme sont indivisibles : la liberté religieuse va de pair avec la non-discrimination des femmes et des homosexuels, ainsi qu’avec la liberté de la science et de la pensée.
Nous pouvons parfaitement combiner la générosité et la responsabilité : que l’Europe accueillante ose affirmer ses valeurs et en finisse définitivement avec le « sanglot de l’homme blanc » décrit par Pascal Bruckner.
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