Les mystères antisémites

Nul doute que certains en viennent à exploiter abusivement l’accusation d’antisémitisme pour défendre la politique de l’Etat d’Israël. Pour nous, au CCLJ, il n’en a jamais été ainsi. Il nous arrive, plus qu’à souhait, de critiquer tel ou tel aspect de la politique d’Israël lorsqu’il se doit.

Ceci étant, les dérapages antisémites de la langue antisioniste s’avèrent de plus en plus fréquents. Des thématiques usuelles de la rhétorique antisémite classique refont surface ici et là : Israël est qualifié de cancer, de maladie, de tumeur (d’où le boycott de ses produits apparemment toxiques). L’Israélien, quant à lui, devient le représentant d’une entité maléfique, calquée sur l’ancien concept médiéval du Juif-ennemi-du-genre-
humain. L’antisionisme radical, qu’il soit d’origine chrétienne ou arabo-musulmane, puise ses racines dans les systèmes d’accusations médiévaux. Comment ne pas faire le lien entre le surgissement du théâtre de rue anti-israélien et les mystères médiévaux ? Le mystère est ce genre dramatique religieux qui mettait en scène les souffrances, la mort et la résurrection du Christ, où les méchants Juifs (Judas le traître ou encore Hérode-le-tueur-d’enfants) représentaient les figures du Mal. Il s’agissait de démontrer, à travers le martyre de Jésus, à un public acquis et à fanatiser, la malignité foncière des Juifs. Or, comme l’a fort justement souligné la conseillère communale de Bruxelles Frédérique Ries dans un courrier adressé à son bourgmestre, c’est exactement ce qui s’est passé le 12 mars dernier à l’occasion d’une énième manifestation prétendument anti-israélienne.

Imaginez du peu, dans la principale artère commerciale bruxelloise, devant un parterre d’enfants des plus fournis et, comble de l’ironie, sur le parvis d’une Eglise, des « artistes-militants » déguisés en soldats nazisionistes se sont amusés à rejouer une ultime version du Massacre des Innocents; la macabre mise en scène se terminant, en apothéose, par l’assassinat sanglant, ketchup à l’appui, d’un jeune martyr palestinien.

Comment un politique aussi avisé et peu suspect de racisme que ne l’est le bourgmestre de Bruxelles Freddy Thielemans en est-il arrivé à autoriser pareille mascarade ? Et ce ne sont pas ses justificatifs embarrassés qui sont de nature à nous rassurer. D’abord, on ne peut parler de dérapage dans le cas d’une manifestation ontologiquement judéophobe. Ensuite, s’agissant de l’argument classique de la liberté d’expression, il suffit de rappeler que la loi ne tient plus l’antisémitisme pour une simple opinion, mais bien pour un délit. Et pour cause : l’histoire démontre que la banalisation de la parole antisémite n’est nullement un phénomène inoffensif. La multiplication des discours malveillants et calomnieux contre les Juifs a toujours été un préalable au passage à l’acte. Il revient donc de dénoncer la tendance de plus en marquée de certains partis politiques à faire des concessions aux sentiments supposés des musulmans sur des questions apparemment non vitales pour la majorité non musulmane. C’est évidemment le cas avec la critique radicale d’Israël.

Comme le rappelle Alexis Rosenbaum dans L’antisémitisme (Bréal éd.), l’histoire de la Shoah démontre que « l’exécution des projets antisémites ne dépend pas autant des antisémites eux-mêmes que du déclin de la résistance à l’antisémitisme. (…)Si dans les périodes de grandes crises, les autorités parviennent rarement à juguler le phénomène, c’est que les antisémites actifs peuvent compter sur l’indifférence ou l’acceptation passive d’une partie de la population ». Loin de constituer la moindre censure, l’interdiction d’une manifestation aux relents nauséabonds ne saurait constituer qu’un acte citoyen et, avouons-le dans
le contexte bruxellois, courageux. Il revient aux politiques de protéger la société… contre elle. L’antisémitisme, même d’inspiration arabo-musulmane, n’est pas une fatalité.

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