Dans Le Carnaval des ombres qu’il présente à l’Atelier 210 jusqu’à la fin du mois de mars, Serge Demoulin met en lumière des faits historiques que tous passent sous silence dans son village natal : l’annexion des Cantons de l’Est par l’Allemagne nazie, et l’enrôlement de force de leurs habitants dans la Wehrmacht. Un passé douloureux encore lourd à porter pour les générations qui en sont les héritières.
Les spectateurs n’ont pas encore fini de s’installer dans la salle que lui est déjà campé sur scène, en chaussettes bariolées. Jusqu’à la fin, il y restera seul, sa remarquable présence en remplissant tout l’espace pendant l’heure quarante que dure le spectacle. Auteur de cette pièce virevoltante qui ne laisse au public aucun instant pour s’ennuyer, Serge Demoulin y tient son propre rôle ainsi que la vedette, faisant le pitre pour exorciser les démons qui hantent le village de son enfance.
Dans un vacarme tonitruant de mots et de tambours, il brise le tabou qui accable sa famille comme sans doute tant d’autres dans la région, vociférant en wallon, en français et même en allemand les bribes d’une réalité que tous préfèrent ignorer. Sous couvert d’un carnaval dont les excès alcoolisés excusent décidément bien des insolences, Serge raconte l’Histoire que taisent manuels scolaires, mandataires politiques, voisins et amis d’enfance. Cette histoire, c’est aussi celle du jeune adulte qu’il a été, quand exilé à Bruxelles pour y suivre les cours du conservatoire, il s’interrogeait non sans raison sur le rôle joué par les siens pendant la Seconde Guerre mondiale.
En 1940, lorsqu’Hitler envahit la Belgique et que celle-ci capitule, les Cantons de l’Est rattachés à notre pays vingt ans plus tôt sont réintégrés au Reich. Situation très différente de l’Occupation subie sur le reste du territoire belge, l’annexion suppose que les habitants de ces communes changent de nationalité, avec tout ce que cela implique en termes d’administration, de politique, et d’identité. Du jour au lendemain, la germanisation forcée se remet en place, avec les journaux, l’enseignement et la culture désormais exclusivement en langue allemande. Huit mille hommes sont enrôlés de force dans la Wehrmacht et envoyés sur le front russe, dont certains ne reviennent jamais. A la peine des familles s’ajoute la honte d’avoir un fils, un frère, un père ou un mari mort sous cet uniforme-là. Quant aux déserteurs, aux habitants pro-belges, et aux résistants, ils sont déportés vers des camps de travail ou de concentration.
Est-ce pour autant si facile de se dire qu’« ils n’ont pas eu le choix », quand aux élections législatives de 1939, près de la moitié des habitants des Cantons avaient donné leur voix au Heimattreue Front, une organisation patriotique favorable au rattachement à l’Allemagne nazie ? Délicate, c’est une des questions que pose la première pièce de Serge Demoulin, écrite avec un mélange d’humour et de pudeur, mais sans complaisance aucune.
« Le Carnaval des ombres »
de et avec Serge Demoulin
Mise en scène de Michaël Delaunoy,
Une création du théâtre Le Rideau, jusqu’au 31 mars à l’Atelier 210, chaussée Saint-Pierre 210, 1040 Bruxelles.
Infos et réservations : 02/737.16.01 ou www.rideaudebruxelles.be
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