Les faits. Après la polémique relative à la reconnaissance du génocide arménien au sein de plusieurs partis politiques belges, l’on est en droit de se demander si les partis parviennent encore à imposer une ligne politique en dépit des convictions et positionnements personnels de leurs candidats. N’assiste-t-on pas à un phénomène de double allégeance de la part de certains élus reconnus pourtant comme citoyens belges ? Les élus issus de l’immigration doivent-ils prendre leurs responsabilités par rapport à leurs communautés ? Des observateurs, analystes politiques et des journalistes d’origine turque ont répondu à nos questions.
« On ne peut pas vraiment affirmer que les partis ont été dépassés par leur volonté de refléter la diversité de la société, car le principal souci des partis a toujours été, selon moi, d’ordre électoral (comment engranger plus de voix que ses concurrents et peser dans le rapport de force post-électoral) », estime le blogueur et journaliste bruxellois d’origine turque, Mehmet Koksal. « L’argument de la diversité est venu justifier des stratégies politiques sans se soucier du profil et des positionnements des candidats par rapport à la ligne traditionnelle des partis. Dans ce genre de calcul, vous devez naturellement miser sur le plus grand nombre, donc dans la communauté turque vous pouvez sans risque miser sur ceux qui nient le génocide arménien. C’est ce qui explique pourquoi des partis, comme le PS, ont, non seulement soutenu politiquement et financièrement les négationnistes au sein de la communauté turque, mais également criminalisé (attaques en justice) et diabolisé les voix minoritaires qui militaient pour la reconnaissance. Vous devez faire le plein des voix dans une niche électorale (l’électorat turc) afin de compenser les pertes naturelles au sein de votre électorat traditionnel. On peut avoir de beaux discours, mais la politique c’est parfois beaucoup de mathématiques. Cette stratégie n’a d’ailleurs été mise en œuvre que durant ces dix dernières années, suite à l’apparition de nouveaux électeurs découlant du renforcement de notre démocratie (naturalisations et droit de vote). C’est hallucinant de constater aujourd’hui que des mandataires découvrent, avec plus de dix ans de retard, l’ambiguïté de leur parti sur des questions aussi essentielles. Avec la commémoration du centenaire du génocide arménien et surtout le lobbying négationniste en langue turque très maladroit de certains élus d’origine turque au Parlement bruxellois, j’imagine que les partis n’ont plus eu d’autre choix que de mettre ces élus face à leurs propres contradictions. La totalité des partis belges affirment reconnaître le génocide arménien. Evidemment, les ambiguïtés du gouvernement belge sur le même sujet fournissaient un argument en faveur des récalcitrants. La finale devrait se jouer au Parlement fédéral avant la fin de l’année ».
Sans aller jusqu’à considérer les partis « dépassés », le politologue Pascal Delwit reconnait « une difficulté à gérer la diversité des trajectoires et des parcours migratoires, qu’il s’agisse des migrations française et italienne, marocaine et turque, ou plus actuelle, des pays d’Europe centrale et orientale, de l’Afrique subsaharienne, ou du Proche et Moyen-Orient. Pour les acteurs politiques et sociaux de toutes les métropoles européennes, gérer cette diversité n’est pas simple. Maintenant, d’un point de vue formel, jusqu’à la reconnaissance le 18 juin dernier du Premier ministre Charles Michel, le fait que Mahinur Özdemir ne reconnaisse pas le génocide arménien n’était pas une position communautaire, mais bien la position du gouvernement belge. Les choses sont différentes d’un point de vue substantiel ». Certains élus sont-ils turcs avant d’être belges ? « Si vous regardez le Parlement, il y a plein de positions différentes sur un tas de sujets », relève Pascal Dewit. « Il peut y avoir plusieurs allégeances, mais c’est propre à tous les élus. Heureusement parfois que des élus n’ont pas respecté ce que faisaient les autorités belges, prenez par exemple les bourgmestres qui ont refusé pendant la Seconde Guerre mondiale de donner leurs registres avec la liste des Juifs de leur commune. Il faut donc être prudent ». Le politologue ne nie pas que certains partis ont du mal à gérer la diversité de leurs élus, mais il nuance : « Il faut remarquer que les partis néerlandophones ont été totalement oubliés dans le débat. Quant aux autres partis, MR et Ecolo, ils n’ont pas d’élus turcs, ce qui est d’ailleurs intéressant. Le CDH et le PS ont tous les deux reconnu le génocide arménien. La question est donc : qu’accepte-t-on comme comportement déviant à l’intérieur d’un parti ? Il faut veiller à ne pas singulariser des choses qui ne sont pas si singulières. Cela peut concerner tous les partis. On ne peut néanmoins pas contester l’ingérence de certains pays dans la politique belge qui pose bien évidemment un problème. Le gouvernement turc entretient une confusion entre la reconnaissance d’un fait historique et la responsabilité contemporaine des citoyens turcs, ce qui n’aide pas à avoir un regard dépolarisé sur la question ».
Ancienne sénatrice PS, d’origine marocaine, investie en politique depuis plus de trente ans, Sfia Bouarfa critique depuis des années les dérives communautaristes des partis. « Ce qui se passe aujourd’hui m’attriste beaucoup et est très interpellant, car il y’a danger pour le vivre-ensemble », confirme-t-elle. « Ce n’est pas faute d’avoir tiré la sonnette d’alarme au PS, qui a préféré me sacrifier devant l’autel du calcul électoral. Les autres partis ne sont pas en reste. Tout le monde racole tous azimuts, sans trop se poser la question. Aujourd’hui, les partis sont pris en otage par des élus qui eux-mêmes sont pris en otage par la communauté de leur pays d’origine qui est surtout celui de leurs parents, voire de leurs grands-parents. Ce n’est pas acceptable et j’ai de la peine pour ces élus qui sont pris dans cet engrenage dont ils doivent sortir. Ils ont le choix. Ce sont des représentants de la Belgique après tout qui ont prêté serment à la nation et ses administrés sans aucune distinction. On a parlé d’acharnement, de harcèlement, de racisme de la presse sur les élus d’origine turque. Tout au contraire ! La presse a joué son rôle vis-à-vis d’élus belges, sans condescendance et sans angélisme. C’est ce que tout antiraciste souhaite. Pas de traitement paternaliste de la presse qui, par peur d’être cataloguée de raciste, devrait fermer les yeux sur certaines situations pour le moins équivoques qui sont en train de mettre à mal nos acquis en terme de citoyenneté ».
De l’avis du rédacteur en chef de la revue Politique, Henri Goldman, « les partis concernés (PS, CDH, mais aussi MR et FDF) ont recruté des nationalistes turcs en parfaite connaissance de cause, puisqu’il s’agissait de se constituer rapidement une clientèle électorale au sein d’une population de “nouveaux Belges” fortement travaillée par le chauvinisme ethnique à l’encontre des minorités présentes dans l’Etat turc (Arméniens, mais aussi Kurdes et Alévis). Le CDH fait mine aujourd’hui de découvrir le négationnisme de sa députée Mahinur Özdemir. Sa proximité avec l’AKP était pourtant bien connue et n’avait jamais gêné personne, étant même considérée comme un avantage concurrentiel. Par contre, elle a été régulièrement attaquée parce qu’elle portait un foulard islamique dans ses fonctions représentatives. L’argument du négationnisme n’a été ici qu’un prétexte hypocrite pour se débarrasser d’un symbole encombrant. Quant à ce qu’on nomme “double allégeance”, c’est un malentendu. Que des citoyens belges, élus compris, affichent leur intérêt pour un autre Etat (qu’il s’agisse de la Turquie, du Maroc… ou d’Israël) est inévitable dans une société multiculturelle qui compte de nombreuses diasporas. Cela n’a rien de malsain. Seul devrait compter le message politique qui traduit cet intérêt. A mes yeux, toute “allégeance” (dans le sens de soumission à des intérêts nationaux jugés supérieurs à tous les autres), qu’elle soit simple ou double, est déplorable. Ce qui devrait toujours primer en matière d’éthique politique, c’est le respect des droits humains fondamentaux et le refus des privilèges, hors de toute préférence nationale ».
Dogan Özgüden est le rédacteur en chef d’Info-Türk. « La reconnaissance des droits politiques des citoyens d’origine étrangère était dans les années 70 et 80 une des revendications des militants de toutes nationalités confondues. Plus particulièrement, pour les ressortissants de Turquie, nous revendiquions également le droit de vote pour les élections dans notre pays d’origine. Durant la campagne pour les droits de vote et d’éligibilité dans les élections belges, notre envie était de voir tout d’abord l’encadrement et la formation des citoyens d’origine étrangère au sein des partis politiques belges afin d’assurer leur participation à la vie politique belge en tant que citoyens conscients des réalités de ce pays. Cette revendication n’a jamais été prise au sérieux et les immigrés d’origine turque ont été soumis à un lavage de cerveau de l’Etat turc, inculquant la supériorité de la race turque et de l’islam, le devoir patriotique de lutter contre les lobbys arménien, kurde et grec… Après l’adoption de la loi qui a facilité la naturalisation des citoyens d’origine étrangère, tous les partis politiques belges se sont trouvés devant une masse d’électeurs d’origine turque bien endoctrinée par l’Etat turc. Quant aux candidats d’origine turque, ils ont été réunis par l’ambassade de Turquie à la Fondation islamique turque et chargés de défendre les intérêts suprêmes de l’Etat turc dans les assemblées belges dont ils feraient partie. Nous avons attiré à l’époque l’attention des dirigeants politiques belges de l’existence des négationnistes turcs sur leurs listes de candidats aux élections de 1999 », rappelle Dogan Özgüden. « Aucune réponse ! Au contraire, pour attirer les voix de la communauté turque bien endoctrinée par le régime d’Ankara, le PS, le PSC, le PRL n’ont jamais hésité à mettre sur leurs listes électorales plusieurs candidats d’origine turque négationnistes ou ultranationalistes. La récente position assumée par ces élus ne m’étonne pas. Sous la pression de l’Etat turc et de leur électorat communautaire, ils sont condamnés à répéter ce qui est imposé par Ankara. D’ailleurs, certain(e)s d’entre eux (elles) se trouvent dans les relations douteuses avec les milieux politiques, financiers ou policiers de Turquie. N’oublions pas que Mahinur özdemir s’est mariée en présence du leader despotique turc Tayyip Erdogan. Il y a quelques mois, tous les élus d’origine turque étaient présents à l’inauguration de la représentation bruxelloise du parti d’Erdogan (AKP). Un leader politique belge, Benoît Lutgen, a enfin brisé cet électoralisme qui favorise le communautarisme. Je le trouve tout à fait courageux. Quant à la mission de “déminage” confiée à Simone Susskind, au PS, il s’agit d’une initiative purement cosmétique pour protéger les élus d’origine turque du PS fort discrédités avec leur lâcheté lors de la commémoration du centenaire ».
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