Les paupières lourdes

Le phénomène des « paupières lourdes » est bien connu des spécialistes du communisme. Pendant plus d’un demi-siècle, les intellectuels français (et belges) ont refusé, par dénégation, omission ou complaisance, d’admettre la réalité concentrationnaire soviétique.

Mieux valait, alors, avoir tort avec Jean-Paul Sartre que raison avec Raymond Aron. Les temps n’ont guère changé. Les clercs d’aujourd’hui se révèlent tout autant incapables de faire face au réel. J’en veux pour preuve le tout récent article que notre confrère (et ami) Manu Abramowicz a consacré à l’affaire de la quenelle sur Canal+. Bref rappel : le 10 novembre 2013, tandis que se déroule l’émission « Le petit journal », un membre du public répète par 16 fois le geste dit de la quenelle. La réaction de celui qui reste, à ce jour, le meilleur spécialiste belge de l’extrême droite, est immédiate et… rassurante : « La quenelle est un salut de reconnaissance inventé par Dieudonné à la fin des années 2000… Depuis 2006, ce dernier est passé dans les rangs de l’extrême droite nationaliste, poujadiste, mais aussi toujours plus que jamais raciste et islamophobe ».
Cette affirmation tient autant du phénomène des paupières lourdes que du wishfull thinking (pensée irréaliste). Loin d’être islamophobe, Dieudonné est, en effet, à l’instar de son mentor Alain Soral, passionnément islamophile et antisémite. Passionnément et non sans intérêt, comme le confia le 1er mai 2013 fort imprudemment ce dernier dans une vidéo qu’il tente désormais d’effacer : « Si on a pu faire la liste antisioniste qui a coûté 3 millions d’euros, c’est parce qu’on a eu l’argent des Iraniens. Faut le dire, faut être honnête. Si on ne les avait pas eus, on n’aurait pas pu le faire : on n’a pas 3 millions d’euros. Surtout qu’on les a perdus, puisque pour être remboursé, il fallait faire 5% minimum ».
L’ex-humoriste n’est pas devenu par hasard le porte-drapeau des jeunes issus de l’immigration. C’est bien sa haine radicale des sionistes, entendez évidemment des Juifs, qui constitue la colonne vertébrale de son discours. Comme le rappelle ici si justement Jean-Yves Camus, cet autre spécialiste de l’extrême droite : la vision du monde de ses fans « est celle d’un ordre mondial dominé par l’axe Washington-Tel-Aviv. Derrière les discours fustigeant l’OTAN et la finance internationale, tout en soutenant Bachar al-Assad et Hugo Chávez, il y a la conviction qu’au fond, ce sont les Juifs qui tirent les ficelles ».
Le geste de la quenelle participe directement de cette weltanshauung antisémite et islamophile. Il permet de signifier aux Juifs que le monde n’est plus dupe de la Shoah et qu’il est temps de leur faire payer leur mensonge. Il est en cela bien moins une version revisitée du salut nazi que du scatologique bras d’honneur; le bras tendu au lieu d’être plié représentant un phallus hypertrophié. Comme le laissa entendre à de multiples reprises son génial inventeur : « L’idée est de glisser [sa] petite quenelle dans le fond du fion du sionisme ». On ne saurait être plus explicite.
Comme les ananas (la chanson Shoahnanas est un détournement antisémite de la chanson Cho ka ka o d’Annie Cordy), la quenelle apparaît aujourd’hui comme un message subliminal pour les contempteurs des Juifs en tout genre. N’en déplaise à notre confrère de RésistanceS.be, le « quenelleur » de Canal+ n’a rien de l’islamophobe au crâne rasé pour être d’origine maghrébine. Dans notre pays aussi, ce ne sont pas forcément les héritiers de Degrelle qui « quenellent ». Pour preuve, une photo postée tout récemment sur Facebook par un policier bruxellois, tout autant d’origine maghrébine.
Enfin, comment oublier que notre député Laurent Louis, grand pourfendeur de la « finance sioniste », s’est également fendu d’une courageuse quenelle dans l’enceinte même du Parlement fédéral. Faut-il rappeler que cet énergumène, à la paranoïa antisémite sans limites, fut tête de liste du parti Islam de Belgique : « Aujourd’hui, je constate que (…) les fondateurs d’Islam sont (…) des manipulateurs et des petites mains du sionisme. Je suis donc très heureux d’avoir pris mes précautions (…) en accédant assez subtilement à la présidence d’Islam. J’ai ainsi pu jeter les pommes pourries hors du mouvement. (…) Jusqu’au bout, je devrai supporter les attaques de mes ennemis sionistes, mais je suis prêt à les affronter avec l’ensemble de mon équipe et le Bureau politique d’Islam. (…) Rien n’est simple en politique, mais sachez que je continue le combat et que plus que jamais, je suis prêt à envoyer de belles quenelles au monde politique ».
Il serait temps de percer le mystère de l’aveuglement de certains de nos plus brillants journalistes et commentateurs politiques.

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