Les potiches rouges

Une fois n’est pas coutume, le dernier papier d’Henri Goldman (rédacteur en chef de Politique) publié dans La Libre Belgique et consacré aux tueries de Paris ne m’est pas totalement tombé des mains.

Certes, notre homme ne peut manquer de sacrifier au rituel de la culpabilisation. Le bon Juif torturé qu’il est (il s’est récemment posé en « blanc » (sic) pour mieux s’auto-flageller), en vient évidemment à trouver des circonstances atténuantes aux tueurs de l’Etat islamique (Daesh). Ceux-ci ne seraient ni plus ni moins des… résistants, certes égarés et criminels.

Et notre chroniqueur de les comparer aux activistes assassins de la Bande à Baader et des Brigades rouges. Que cette analogie soit absurde ne fait aucun doute (les crimes abjects de Daesh évoquent bien davantage la terreur noire que rouge), elle n’en est que plus éclairante. Pour nos islamo-gauchistes, un ennemi de l’axe américano-sioniste, même dévoyé, ne saurait être totalement mauvais pour appartenir au camp du « Bien ». Cette déformation à tout analyser en termes de classe (les déshérités VS les nantis), et ce, y compris les conflits de type religieux (Sunnites VS chiites) explique le soutien sans faille de nos gauchistes aux islamo-fascistes du Hamas et du Hezbollah et leur égale incapacité à s’en prendre, hier, à Dieudonné et, aujourd’hui, à Abou Jahjah ! Bon sang de déshérité ne saurait totalement mentir !

Reste qu’au-delà de son aveuglement, Henri Goldman n’en arrive pas moins à briser le tabou de l’islamité de Daesh. Il n’entend plus nier l’enracinement de Daesh dans la foi musulmane. A le lire, en effet, le mouvement terroriste ne serait pas plus étranger à l’islam, que le Goulag au communisme et l’inquisition au catholicisme. Il est une manière de penser et de vivre l’islam, en l’occurrence celle des temps guerriers du Califat. Comme le pose justement Goldman, Daesh ne serait pas plus une perversion de l’islam que son aboutissement logique : « Cette question n’a aucun sens. Aucun texte, même d’essence divine, n’existe “en soi”, indépendamment de la lecture qu’en font des êtres humains de chair et de sang (…) Même si ceux qui s’en réclament n’en ont pas forcément conscience, le socialisme comme l’islam sont des langues à travers lesquelles de multiples projets, même radicalement opposés, peuvent se dire. (…) Ce qui s’est passé avec le Manifeste hier se reproduit désormais avec le Coran. (…) Il est grand temps d’acter que tous ceux qui lisent le Coran n’y lisent pas la même chose ». Comment ne pas lui donner raison si l’on songe que le même Manifeste du Parti communiste a inspiré tout autant le kibboutz (démocratique) que le sovkhoze (totalitaire).

Le problème avec Goldman, c’est qu’il ne peut aller jusqu’au bout de son raisonnement. Comme s’il ne s’était pas lu, il ne peut s’empêcher de mettre « communisme » entre guillemets (à la demande de l’inénarrable UPJBiste Michel Staszewski), dès lors qu’il s’agit d’évoquer l’échec des démocraties dites populaires. Surtout, notre essayiste en revient à présenter l’islam en termes holistiques : « Au moment où il ne fait décidément pas bon de s’appeler Mohamed ou Fatima, de porter une barbe ou un foulard, est-il si difficile d’admettre que les musulmans d’aujourd’hui ne sont pas plus responsables des assassins qui parlent la langue de l’islam que les syndicalistes de naguère ne l’étaient d’autres assassins qui parlaient la langue du socialisme ? ».

Outre de se demander qui n’a jamais exigé des « syndicalistes » de se désolidariser des crimes socialistes (j’ose espérer qu’il ne songe pas, ici, à la politique communale menée par un certain Philippe M.), il est intéressant de noter qu’il parle des musulmans comme s’ils constituaient une catégorie sociale, un bloc homogène. Evidemment, la question n’est pas de stigmatiser de manière indiscriminée tous ceux qui portent « une barbe ou un foulard », mais plus prosaïquement de s’en prendre aux  (seuls) « Mohamed et Fatima » qui entendent nous imposer leur vision de l’islam, à coups de couteaux (Israël) ou de Kalachnikov (Paris). Se refuser à stigmatiser cet islam-là, au cri de cet absurde slogan « Pas d’amalgame », ne pourra que susciter, chez nombre de nos concitoyens, d’abord l’incompréhension, ensuite la colère et, qui sait, des dérives délétères. L’idée n’est donc pas de stigmatiser ou de culpabiliser « LES » musulmans, mais de responsabiliser ceux des musulmans qui s’opposent précisément à la langue de Daesh. Le philosophe Abdennour Bidar ne dit pas autre chose. Que nous dit-il sinon que « les musulmans doivent passer à la responsabilité de l’autocritique ».

Evidemment, la prévenance de Goldman à l’égard de l’islam ne surprendra pas ceux qui se souviennent de la forte empathie de l’extrême gauche envers les mouvements marxistes et criminels que furent Action directe ou encore le Sentier lumineux. Nul besoin de rappeler, ici, le soutien ému de Noam Chomski, l’icône de la gauche anti-impérialiste, au régime des Khmers rouges.

Monsieur Goldman, il faut quelques fois oser parler contre ses amis ou son propre camp. C’est ce que fit pourtant le fondateur de 4e Internationale, Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotski, qui n’hésita pas à dénoncer, en temps réel, « Les crimes de Staline » en deux saisissants volumes. Sa dénonciation du marxisme stalinien, ici sans le moindre guillemet (je m’en excuse d’avance auprès de M. Staszewski), fut aussi impitoyable que téméraire. Il la paya de sa vie. 

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