La conférence de presse au cours de laquelle le gouvernement de la Communauté française a présenté le projet de décret favorisant la transmission de la mémoire des crimes de génocide et des crimes contre l’humanité auprès de la jeunesse s’annonçait bien. Il s’agit d’une excellente initiative permettant de mieux comprendre ces phénomènes et de leur assurer une meilleure expression de vérité historique. Pourtant, ce bel élan de justice et d’humanisme a été brisé en quelques secondes par un homme. A l’issue de la conférence de presse, un représentant de la Confédération nationale des Prisonniers Politiques et Ayants Droit (CNPPA) a pris la parole. Non pas pour demander un complément d’information, encore moins pour se réjouir de pareille initiative, mais uniquement pour faire remarquer qu’on parle beaucoup trop d’Auschwitz-Birkenau et de la Shoah et pas assez des camps de concentration où furent incarcérés les résistants et les prisonniers politiques. Cet homme, qui se défend d’être antisémite, aggrave son cas en terminant par le classique : « pourtant, je n’ai rien contre les Juifs ». Avant de se rasseoir calmement et, une fois la conférence de presse terminée, de partir comme il est venu, en toute discrétion.
Pourquoi a-t-il prononcé ces propos blessants devant un aréopage de ministres et de journalistes alors que le projet présenté énonce précisément que le décret vise aussi à « développer la transmission des faits de résistance ou de mouvements ayant résisté » aux nazis. En quelques phrases, il a réussi à brouiller l’image irréprochable que l’on se fait des résistants. L’incarnation vivante de la lutte contre le nazisme reproche publiquement aux Juifs de monopoliser la mémoire des victimes de la barbarie nazie. Comme si l’hôpital se moquait de la charité. Cette déclaration s’inscrit en réalité dans le processus regrettable de la concurrence des victimes. Ce qui importe à cet ancien résistant n’est pas la reconnaissance, qu’il a déjà acquise dès la fin de la guerre, mais bien la primauté que les résistants doivent conserver à jamais dans la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. L’image qui triomphe dans les années d’après-guerre est celle du déporté résistant. Les noms de Buchenwald et Mauthausen effacent ceux de Treblinka et Auschwitz-Birkenau. La Shoah est confondue dans l’ensemble des crimes commis par les nazis sans qu’on en distingue la spécificité : l’éradication d’un peuple de la surface de la terre. Cette insistance hargneuse à évacuer cette spécificité de la Shoah est une des raisons pour lesquelles cette tragédie a été écartée pendant de nombreuses années de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Dans un tel climat, il n’est pas étonnant que les rescapés de la Shoah se soient murés dans le silence. C’est d’ailleurs ce que Marie Lipstadt, rescapée d’Auschwitz-Birkenau, a fait remarquer avec beaucoup d’humilité à toutes les personnes présentes lors de cette même conférence de presse : elle n’a témoigné de son expérience que cinquante ans après.
Si ces remarques désobligeantes à l’égard des Juifs paraissent surprenantes, elles ne sont pas neuves. Déjà en 2003, le président de la CNPPA déclarait sans scrupule que « les prisonniers politiques avaient plus souffert dans les camps que les Juifs de la déportation, car ils n’avaient pas été, comme ces derniers, tués immédiatement » ! Qu’il est insupportable pour les Juifs de découvrir que ceux qu’ils respectent profondément pour le combat qu’ils ont mené contre les nazis leur vouent un tel mépris. La justice que les Juifs réclament en ce qui concerne la Shoah et la singularité sur laquelle ils insistent ne supposent en aucun cas que l’action héroïque des résistants soit écartée de la mémoire. Si cette dernière veut être conforme à la vérité historique, elle doit évidemment intégrer tous ceux qui ont subi la barbarie nazie. Jusqu’à preuve du contraire, le projet de décret portant sur la mémoire respecte scrupuleusement cet objectif et n’exclut personne.
Je profite de ce premier Regards qui m’est confié en tant que rédacteur en chef pour vous souhaiter à toutes et tous une excellente année.
Shana Tova.