Les réfugiés juifs dans les années 1930

La crise des réfugiés que connaît l’Europe aujourd’hui révèle-t-elle des similitudes avec l’afflux de réfugiés juifs fuyant l’Allemagne nazie dans les années 1930 ? Pour mieux cerner les particularités de la situation des réfugiés juifs allemands, deux historiens spécialistes de cette problématique, Frank Caestecker et Simon Epstein, nous livrent leur analyse.

Voyez-vous des similitudes entre la crise actuelle des réfugiés et celle des Juifs d’Allemagne entre 1933 et 1939 ?

Frank Caestecker  La différence fondamentale réside dans la situation géographique de la Belgique. Aujourd’hui, notre pays est confronté de manière indirecte à la crise des réfugiés, alors que dans les années 1930, il devait faire face à un afflux de réfugiés issus d’un pays frontalier : l’Allemagne. Cela plaçait donc la Belgique en première ligne. Pour le reste, il existe en effet des similitudes entre les deux situations, notamment à travers l’image négative que certains responsables politiques véhiculent à l’égard des réfugiés. La criminalisation des réfugiés constitue bien souvent une réponse à un courant xénophobe qui gagne en force dans les pays européens, tant aujourd’hui que dans les années 1930.

Simon Epstein  Ce sont deux situations différentes. Dans les années 1930, le schéma était clair : l’Allemagne nazie persécutait la minorité juive. Celle-ci cherchait donc à quitter l’Allemagne pour échapper aux persécutions. Les Juifs allemands étaient persécutés en tant que tels. Dans la crise actuelle, la Syrie et l’Irak sont des mosaïques dans lesquelles des groupes ethniques et religieux sont en conflit. Ceux qui quittent ces pays appartiennent à un camp ou à un autre. Si l’on prend le cas syrien, il se peut que certains réfugiés aient soutenu Assad, d’autres se sont opposés à lui, etc. Les Syriens et les Irakiens fuient donc une zone de turbulence et de conflit, et non pas une zone de persécutions. A l’exception des Yézidis ou des chrétiens, ils n’y sont pas persécutés par un régime politique qui les discrimine et les menace. Il est évident qu’ils quittent la Syrie et l’Irak parce que la vie y devient difficile, voire impossible. Mais s’ils fuient, c’est parce que le camp auquel ils appartiennent est vaincu ou subit des défaites sévères. Or, dans le cas des réfugiés juifs allemands des années 1930, il y a une innocence absolue. Et cette différence est fondamentale.

Comment se pose le problème de l’afflux des réfugiés d’Allemagne dans les années 1930 ?

FC  Dès 1933, tous les pays d’Europe occidentale s’engagent à élaborer un régime international des réfugiés, garantissant une répartition des charges résultant de l’exode allemand. Toutefois, et c’est le problème majeur, dans le même temps, des politiques informelles sont élaborées au niveau national. Elles sont gérées de façon autonome par le ministre compétent et son administration, sans participation du Parlement. La protection accordée aux réfugiés dépend alors fortement des configurations politiques locales. Et avec la crise économique des années 1930, les politiques d’immigration des Etats européens se durcissent.

SE  Toutes les démocraties occidentales ont adopté des lois en matière d’immigration. Elles s’en tiennent à l’application de ces lois, il n’est pas question d’y déroger. Mais officieusement ou en « off », le discours est plus dur et résolument hostile aux Juifs. Les Juifs sont soit décrits comme de dangereux agitateurs communistes, soit comme des colporteurs pratiquant le marché noir et perturbant ainsi le tissu économique local.

Les Juifs allemands sont-ils alors considérés par la Belgique comme des réfugiés ?

SE  Dans les années 1930, la notion de groupe ethnique directement persécuté n’est pas reconnue en matière de statut de réfugié, ce qui est fatal pour les Juifs qui cherchent à fuir l’Allemagne et l’Autriche. Et si certaines démocraties occidentales commencent à admettre l’idée qu’un groupe puisse bénéficier de la protection due aux réfugiés, ils ne veulent pas en entendre parler pour les Juifs fuyant l’Allemagne et l’Autriche. Elles ne reconnaissent que les cas de réfugiés politiques au sens strict, tels que les communistes ou sociaux-démocrates allemands.

FC  La politique définie en 1933 distingue les réfugiés juifs des réfugiés politiques. Tous les Etats d’Europe occidentale proclament cependant, de façon quasi rituelle, qu’ils honorent la tradition de l’asile humanitaire et accordent leur protection aux vrais réfugiés, les réfugiés politiques. L’Etat belge considère que ceux qui fuient l’Allemagne du fait de persécutions fondées sur leur origine juive sont moins menacés que les opposants, ce qui est justifiable jusqu’en 1938 : les Juifs subissaient des boycotts et leurs moyens de subsistance leur étaient ôtés, mais en règle générale ils échappaient encore à l’incarcération et à la torture. Il leur était aussi reproché d’avoir quitté l’Allemagne avec l’autorisation des pouvoirs publics. Ils étaient en effet munis d’un passeport, alors que les opposants politiques devaient quitter l’Allemagne nazie en cachette. Le régime nazi incitait de fait les Juifs à quitter l’Allemagne, alors que les opposants politiques « aryens » ne pouvaient pas quitter l’Allemagne légalement, car le régime nazi voulait également museler l’opposition allemande de l’étranger. Cette politique n’est pas du tout adaptée à la réalité de l’Allemagne nazie dès 1938. Et les réfugiés juifs sont de plus en plus traités comme des immigrants illégaux. Ce n’est pas la persécution à laquelle ils sont exposés qui détermine la politique menée, mais plutôt le fait qu’ils ne répondent pas à l’image de ce qu’un réfugié est censé être.

Que fait alors la Belgique face à l’afflux des réfugiés juifs, et tout particulièrement à partir de 1938 ?

FC  Le gouvernement belge se charge de la protection collective des réfugiés juifs de mauvais gré, à titre de mesure d’urgence. Mais la Belgique empêche par ailleurs la reconnaissance des Juifs allemands à titre collectif en tant que réfugiés. Le mandat de l’instance chargée de l’asile est précisé par les autorités : elle n’a pas pour tâche d’identifier les réfugiés, mais de veiller à ce que les autorités soient en état d’exercer une politique souple et en même temps une politique soi-disant humanitaire, vu que la commission protège officiellement tous les réfugiés (politiques). Afin d’être reconnu en tant que réfugié, il faut non seulement être privé de la protection de son pays, mais aussi ne pas constituer une menace pour les intérêts nationaux du pays d’accueil. C’est pourquoi une procédure individuelle est nécessaire, afin qu’il soit possible de refuser le statut de réfugié aux immigrants, même s’ils sont persécutés comme le sont les réfugiés juifs.

Toutefois, pour le ministre de la Justice et le directeur de la Sûreté de l’Etat, la solution idéale consiste à renvoyer les Juifs en Allemagne…

FC  En effet. Joseph Pholien (Parti catholique), ministre de la Justice du gouvernement Spaak de mai 1938 à février 1939 et responsable de la politique de migration, entend mener une politique de porte fermée à l’égard des réfugiés juifs. Cette politique n’est pas sans lien avec sa volonté de récupérer les électeurs tentés par l’extrême droite rexiste, à l’instar de la N-VA face au Vlaams Belang aujourd’hui. Robert de Foy, directeur de la Sûreté de l’Etat, partage le point de vue de Pholien : ils estiment tous les deux qu’il n’est pas dans l’intérêt de la Belgique de laisser entrer sur son territoire des réfugiés juifs allemands. Robert de Foy sait qu’il peut compter sur ce ministre pour mener une politique de fermeté. L’expulsion de quelque 150 Juifs allemands vers l’Allemagne en octobre 1938 est le fruit de la bonne collaboration entre ces deux hommes. Mais en raison d’une campagne de médiatisation par les avocats des réfugiés et de dirigeants socialistes comme Emile Vandervelde, cet incident suscite une crise politique. Tous les réfugiés juifs qui se sont frayé un passage sur le territoire belge, de façon légale ou illégale, et qui sont soutenus par le comité de réfugiés juif, sont à nouveau protégés temporairement. Ces réfugiés en transit sont acceptés jusqu’à ce qu’ils aient trouvé un pays d’asile définitif, ce qui leur est de plus en plus difficile.

Sur qui peuvent compter les réfugiés juifs une fois en Belgique ?

FC  Sur la solidarité des communautés juives d’Europe occidentale et des Etats-Unis. Des organisations juives mettent tout en œuvre afin que les réfugiés juifs puissent quitter l’Europe occidentale pour un pays d’asile définitif. Les Etats d’Europe occidentale peuvent alors protéger temporairement les réfugiés juifs sans beaucoup de risques, puisque la possibilité de s’installer ne leur est pas accordée, et à moindres frais, puisque leur prise en charge est sous-traitée par la charité privée. A cet égard, une organisation joue un rôle déterminant : le Comité d’aide et d’assistance aux victimes de l’antisémitisme en Allemagne créé en 1933 et présidé par Max Gottschalk, professeur à l’ULB et fonctionnaire international. En 1938, cette organisation devient le Comité d’assistance aux réfugiés juifs, destiné à accueillir les Juifs ayant fui le nazisme provenant d’Allemagne, d’Autriche et de Tchécoslovaquie. Il joua un rôle majeur en répondant aux besoins les plus urgents : fournir un toit et une aide financière, sociale, médicale et juridique. S’agissant de cette dernière, le comité aidait à obtenir des certificats de séjour, c’est-à-dire le plus souvent un visa de transit valable trois mois délivré dans la perspective d’une ré-émigration, en fonction des quotas, essentiellement vers la Palestine, les Etats-Unis ou l’Amérique du Sud. Des milliers de personnes furent ainsi assistées par le comité, subsidié uniquement par des fonds privés, pour lequel travaillèrent jusqu’à 70 personnes, la plupart bénévoles.

Frank Caestecker  est professeur d’histoire à l’Université de Gand. Ses travaux de recherche portent sur les migrations et les réfugiés en Europe occidentale. En 1993, il a publié Ongewenste gasten. Joodse vluchtelingen en migranten in de dertiger jaren in Belgïe (VUB Press), un livre dans lequel il analyse la problématique des réfugiés et des immigrés juifs dans les années 1930 en Belgique.
Historien israélien, Simon Epstein est professeur émérite à l’Université hébraïque de Jérusalem. Spécialiste de l’antisémitisme, il a consacré de nombreux travaux aux persécutions juives des années 1930. Dans 1930, une année dans l’histoire du peuple juif (éd. Stock), il montre les efforts des Juifs allemands pour ne pas se laisser emporter dans la tourmente nazie.
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