A l’initiative du Centre de recherche en psychologie sociale et interculturelle de l’Université libre de Bruxelles (ULB), une étude* sur les représentations du conflit israélo-palestinien en Belgique est menée à l’occasion de l’opération « Bordure protectrice » lancée par Israël durant l’été 2014. L’un des chercheurs, Nicolas Van der Linden, nous en livre les résultats préliminaires.
Quels sont les objectifs de votre étude sur les représentations du conflit israélo-palestinien en Belgique ? Ce n’est pas un sondage d’opinion. Cette étude cherche à comprendre les facteurs psychologiques qui ont poussé des Belges à participer à des actions collectives organisées en réaction à l’opération « Bordure protectrice ». Nous nous sommes inspirés des travaux de chercheurs américains ayant étudié le lien entre les représentations du conflit israélo-palestinien et le soutien apporté ou non à des solutions au conflit (deux Etats, par exemple) auprès de participants juifs américains. En ce qui nous concerne, il s’agit d’examiner le rôle que ces représentations du conflit israélo-palestinien ont joué dans la participation à des actions collectives. Un autre point d’ancrage se trouve dans les travaux d’une autre équipe de chercheurs américains sur le lien entre antisémitisme et critique de la politique de l’Etat d’Israël. Ici, l’objectif est d’étudier les liens qui peuvent exister entre l’expression d’opinions antisémites ou islamophobes, d’une part, et la participation aux actions collectives en soutien avec Israël ou la Palestine, d’autre part.
Comment avez-vous mené cette étude ? Nous avons opté pour une étude par questionnaire en ligne activé entre le 2 août et le 4 septembre 2014. Dans ce questionnaire, nous avons mesuré différentes variables en lien avec l’opération « Bordure protectrice », le conflit israélo-palestinien, l’antisionisme, le sionisme et l’islamophobie, le plus souvent en demandant aux participants d’indiquer leur degré d’accord avec des affirmations sur une échelle à 5 points allant de « Pas du tout d’accord » à « Tout à fait d’accord ». En raison de notre intérêt pour l’action collective, nous avons demandé aux associations belges qui ont appelé à manifester en soutien avec la Palestine ou avec Israël de bien vouloir relayer le lien vers notre questionnaire auprès de leurs membres, sympathisants ou fans. Nous avons récolté des réponses pour 1.422 personnes. L’échantillon est composé à 55% d’hommes, 61% de personnes disposant d’un diplôme universitaire ou postuniversitaire, 37% de salariés, 40% de personnes de confession ou de culture juive, 10% de musulmans, 40% de non-Juifs et 82% de Belges. Enfin, les participants se situent en moyenne légèrement à gauche de l’échiquier politique.
Quelles sont les grandes tendances qui se dégagent dans les résultats préliminaires que vous avez obtenus ? Les répondants qui apportent leur soutien à des solutions de compromis au conflit sont généralement ceux qui : reconnaissent le récit palestinien, ne se situent pas à droite de l’échiquier politique, n’approuvent pas des affirmations islamophobes, s’identifient avec les Palestiniens et ne s’identifient pas avec les Israéliens. Des analyses plus fines nous permettront de nuancer quelque peu les résultats qui précèdent. En effet, c’est quand le récit palestinien n’est pas reconnu et, qu’en même temps, le récit israélien l’est que les participants soutiennent le moins les solutions de compromis. Ces dernières sont, par contre, plus soutenues par les participants quand ceux-ci reconnaissent les deux récits (il est ici important de préciser, qu’en moyenne, le récit israélien est plus reconnu par les participants de notre échantillon que le récit palestinien). Par rapport à l’opération « Bordure protectrice », c’est la variable mesurant les représentations du conflit qui jouit du pouvoir prédictif le plus élevé. Toutes choses étant égales par ailleurs, les répondants qui tendent à condamner l’opération « Bordure protectrice » sont généralement ceux qui : reconnaissent le récit palestinien, ressentent de la colère à l’égard du gouvernement israélien, approuvent des affirmations antisionistes, ne se situent pas à droite de l’échiquier politique, ne s’identifient pas aux Israéliens, sont convaincus de la justesse morale de leur position, n’approuvent pas des affirmations islamophobes, ressentent de la tristesse à l’égard des Palestiniens et sont moins âgés. Par contre, nous n’observons pas de lien direct entre condamnation de l’opération et antisémitisme. Des analyses ultérieures nous permettront de vérifier si ce lien n’est pas indirect. Il se pourrait, par exemple, que l’antisémitisme favorise la reconnaissance du récit palestinien et/ou la non-reconnaissance du récit israélien, reconnaissance dont on a vu qu’elle avait un effet direct sur la condamnation de l’opération. Ces résultats semblent suggérer que l’attitude adoptée à l’égard de l’opération s’ancre dans une dynamique qui fait intervenir des motifs identitaires, représentationnels, idéologiques et émotionnels.
*Les résultats définitifs de cette étude seront révélés en mai 2015.
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