Les rois de l’amalgame

La pensée magique et surtout paresseuse règne en maître dans nos quotidiens. L’un de ses maîtres incontestés est assurément l’éditorialiste au Soir, Maroun Labaki. Sa pensée est tellement unique qu’il ne cesse de devoir se… plagier. Prenez les deux éditoriaux qu’il a consacrés coup sur coup aux attentats terroristes de Paris et de Copenhague.

Les mots et la thèse y sont quasiment identiques : « Il est toutefois urgent, urgentissime », écrit-il le 13 janvier 2015, « de s’atteler à la relance du processus de paix entre Israéliens et Palestiniens. Le plus souvent, en Europe, on ne mesure pas à quel point l’injustice et les violences dont sont victimes les Palestiniens alimentent la haine dans l’ensemble du monde arabo-musulman. Elles ajoutent au goût amer de l’échec, qui le caractérise, et à une meurtrière soif de vengeance… C’est plus difficile à organiser qu’une descente de police. Israël campe sur ses positions -et sur ses colonies- avec l’arrogance du (beaucoup) plus fort ». Un mois plus tard, notre homme récidive, non sans nous gratifier d’une leçon d’éthique : « Il faut redoubler d’efforts pour relancer le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens. On ne le dira jamais assez : les violences faites aux Palestiniens sont à l’origine de tant de haine dans le monde arabo-musulman (…). Les attentats de Copenhague ne changent cependant pas la donne. Ils ne doivent donc pas affecter nos choix. Plus que jamais, nous devons, en Europe, résister à la peur, refuser le rejet des autres, les amalgames, les slogans, les âneries ».

Il est bien dommage que Mister Maroun n’ait rien assimilé des consignes de Docteur Labaki. Car le moins qu’on puisse dire est que la thèse de notre journaliste procède de l’« amalgame » pur et simple. A le lire, en effet, tout procèderait de la non-résolution du conflit israélo-palestinien. Qu’il faille réparer l’injustice de 1948, dont la faute première revient aux leaders arabes et non aux sionistes qui acceptèrent, eux, dès 1947, l’idée de partager la Palestine, ne fait aucun doute. Que sa non-existence explique, à elle toute seule, tout le ressentiment de la rue arabe en est une autre. Pourquoi ? Parce que la résolution du conflit israélo-palestinien ne saurait qu’apaiser le différend envers les « singes », c’est-à-dire les Juifs et non envers les « porcs » (chrétiens) et ce, dans l’hypothèse où les mouvements terroristes islamistes que sont les Hamas, Hezbollah et autres Daesh n’exigeraient plus la destruction pure et simple de l’Etat d’Israël.

On voit mal en quoi la création d’un Etat palestinien règlerait l’animosité des islamistes envers les croisés et, au-delà, résoudrait tous les maux du monde arabo-musulman ! Comment croire un seul instant que la naissance de la Palestine signerait la fin de l’occupation turque de Chypre, l’indépendance de l’ex-Sahara espagnol, la disparition de Boko Haram, l’affirmation de l’égalité hommes-femmes dans le monde arabe, la fin de l’apartheid au Qatar, la création d’un Kurdistan indépendant, la cessation des guerres tribales en Lybie, la sécularisation du Liban, la réconciliation entre Chiites et Sunnites, l’arrêt de la guerre civile en Syrie, la démocratisation des pays arabes, etc. ? Le croire procède, au mieux, de l’absence de pensée, au pire, de certitudes d’un autre âge.

Comment oublier les obsessions maladives des Barruel, Drumont ou autres von Treischke qui ont tous fait d’Israël, au sens générique du terme, le responsable du What went wrong mondial. Tout cela serait anecdotique si cette pensée magique n’était prise pour argent comptant par nombre de jeunes de nos quartiers. D’où l’idée de convoquer le concept de facilitateur, développé en 2004 par Jean-Christophe Ruffin dans son rapport sur l’antisémitisme adressé au Premier ministre français. Qu’est-ce qu’un facilitateur sinon une personne « qui par ses opinions -ou son silence- légitime les passages à l’acte – tout en se gardant bien de les commettre soi-même. » Le mot est dur, mais bien moins que ne l’est désormais le quotidien des Juifs obligés qu’ils sont de se barricader derrière leurs institutions parce que stigmatisés par des journalistes aussi paresseux que tendancieux. A lire la prose de certains d’entre eux, il n’y aurait pas lieu de s’étonner de ce que les Juifs soient les victimes prioritaires des terroristes et ce, du simple fait de leur soutien inconditionnel à Israël. Ainsi à suivre le rédacteur en chef de Politique, Henri Goldman, « le vieux mythe de la toute-puissance juive trouve un écho auprès des populations musulmanes ulcérées par l’impunité dont jouit l’Etat d’Israël avec le soutien apparemment sans faille des communautés juives ». En posant l’existence d’une communauté juive inconditionnellement derrière Israël, Goldman ne commet pas seulement une erreur (le CCLJ n’a jamais hésité à critiquer le gouvernement israélien), mais une faute morale aux lourdes conséquences. En réduisant les Juifs à l’état de catégorie idéologique (ils sont tous ultra-sionistes !), il a forcé l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) à devoir protéger ses locaux par des paracommandos.  

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