Les sanglots de la gauche

Est-il encore possible d’être de gauche aujourd’hui et d’espérer modifier un tant soit peu le cours du monde ? Il y a quelques semaines, un intéressant débat a opposé sur France 2, dans l’émission « Mots croisés », deux hommes de gauche, Jean-Luc Mélenchon et Jérôme Cahuzac.

Mélenchon touchait par la sincérité de son propos : il dépeignait la situation des ouvriers de Florange, jetés sur le bord de la route, simples facteurs de production sacrifiés à la stratégie capitaliste du groupe Mittal. Cahuzac était plus mal à l’aise : ministre du Budget du gouvernement Ayrault, il est comme tel obligé par définition au réalisme. Il devait reconnaître qu’on avait fait ce qu’on avait pu, que la solution proposée par Montebourg (le Mélenchon « de l’intérieur ») -nationaliser au moins temporairement- ne tenait pas la route, et que le pouvoir de Mittal était immense.

Ce réalisme un peu résigné permettait à Mélenchon de se demander à juste titre ce qui différenciait une politique prétendument de gauche d’une politique de droite. Et on s’avançait vers la thèse bien connue de la fin des idéologies : la gauche est progressiste en campagne électorale, mais quand elle accède au pouvoir, elle applique un programme de centre social-libéral. Il en va de même pour la droite, bien obligée de tenir compte de l’opinion publique et devenue à maints égards libérale-sociale. Blanc bonnet et bonnet blanc, comme disait jadis le communiste Jacques Duclos ?

Mélenchon le tribun a tendance à moraliser, et quand il chauffe les foules, on a l’impression que les socialistes du gouvernement sont des traîtres : ils auraient oublié leurs idéaux. Mais comment faire pour leur rester fidèles ?

A un moment, Cahuzac a plaqué son adversaire au sol par une savante prise de judo rhétorique. Il a demandé à Mélenchon, qui lui reprochait la politique de rigueur du gouvernement et lui opposait la nécessité de l’investissement public et de la relance, comment, s’il était au pouvoir, il paierait une telle politique. Et là, il faut bien reconnaître que Mélenchon a complètement disjoncté. Reconnaissant l’endettement énorme de l’Etat français, il a affirmé qu’il rembourserait « plus tard », « quand il le jugerait opportun ou faisable ». Cette rodomontade a suscité la réplique implacable du ministre du Budget : nous empruntons tous les jours pour payer nos factures. Avec une annonce comme la vôtre, les prêteurs se méfieront et les taux d’intérêt monteront en flèche, nous mettant dans une situation impossible.

Alors, Mélenchon le démagogue (demain, on rasera gratis) et Cahuzac le responsable (il faudra payer le barbier) ? C’est plus compliqué. Les socialistes ont toujours été divisés entre un courant réaliste (la gauche de gouvernement) et un courant radical et tribunicien (la gauche des « indignés »). Jusqu’aux années 1980, le débat avait lieu entre communistes et sociaux-démocrates : fallait-il passer des compromis avec le « capital » ou bien viser à un changement de régime et à la collectivisation des moyens de production ? Etait-il nécessaire d’obtenir le pouvoir par des voies démocratiques, par définition lentes (puisqu’il faut forger une majorité et respecter les droits de l’homme), ou par la violence et la Terreur révolutionnaire ? Mais quel que fût le choix, c’était de la prise de contrôle de l’Etat qu’il s’agissait. Les sociaux-démocrates ont gagné leurs galons durant les Trente Glorieuses, et les communistes se sont effondrés bien avant l’implosion de l’URSS.

Aujourd’hui, plus personne (ou presque) ne pense à prendre le pouvoir par la violence. Tous sont devenus démocrates. Mais la démocratie sert-elle encore à quelque chose ? Quel que soit le résultat des élections, les élus seront de toute façon confrontés à plus fort qu’eux : l’économie mondialisée. Blanc bonnet, bonnet blanc ?

Peut-être pas. Pierre Mendès-France a suscité un immense respect en parlant vrai aux citoyens. Lui savait que le communisme était une chimère totalitaire, et qu’il fallait accepter l’économie de marché tout en la « civilisant ». Mais aujourd’hui, à supposer que l’on puisse trouver un politique authentiquement « mendésiste », il disposerait de bien moins de marge de manœuvre que ce n’aurait été le cas dans les années 1950. En témoigne la réaction de Cahuzac aux propos démagogiques de Mélenchon : si vous n’en faites qu’à votre tête, vous le politique, les marchés mondialisés (l’économie, la finance) vous puniront *.

Seule une Europe fédérale serait peut-être capable de peser sur l’économie en possédant la masse critique nécessaire à la mise en œuvre d’une politique de gauche réaliste qui ne se dégraderait pas en Realpolitikcynique. Nous en sommes loin. Pour le moment, Cohn-Bendit crie dans le désert.

* Je recommande à ce sujet la lecture du très intéressant livre de Jean-Pierre Hansen, La vraie nature du marché. Ces idées qui nous gouvernent, Bruxelles, De Boeck, 2012 

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