Les traumatismes de la Shoah se transmettent-ils par les gènes ?

Une très sérieuse étude américaine vient de démontrer que les drames des parents se lèguent (aussi) par la génétique.

La communauté juive ne connaît, hélas, que trop bien, les souffrances qu’ont endurées les rescapés de la Shoah durant le reste de leurs vies. Elle n’ignore pas non plus que ces douleurs ont aussi perturbé la vie de leurs enfants voire leurs petits-enfants.  

Et cela, même si ces survivants n’ont jamais pu (ou voulu) en parler. Car, comme disait déjà Freud : « Celui dont les lèvres se taisent bavarde avec le bout de ses doigts. Il se trahit par tous ses pores. ».

Mais voici qu’une étude scientifique démontre que ces douleurs ne sont pas seulement acquises mais qu’elles peuvent être innées ! Il existerait une mémoire génétique de la Shoah. Et, bien sûr, d’autres drames similaires, tels les génocides arménien, Khmer ou rwandais.

Si le conditionnel est de rigueur c’est que cette très sérieuse recherche utilise et démontre le concept, très controversé, de « l’hérédité épigénétique » : les gènes peuvent être influencés par l’environnement et l’histoire individuelle.

Non, évidemment, que ces souffrances aient modifié l’ADN lui-même, ce serait en complète contradiction avec les théories de l’évolution (surtout en une génération). L’épigénétique postule plutôt que des marqueurs chimiques posés sur les gènes les transforment (ou pas).

Elle compare les gènes de l’ADN à un livre : tous ses exemplaires sont semblables mais chaque lecteur en a une interprétation plus ou moins différente. Une étude américaine de 2003 avait ainsi démontré que la peur pouvait être transmise génétiquement.

En couplant le parfum des fleurs de cerisiers avec une décharge électrique, les chercheurs avaient inculqué à des souris la crainte de cette odeur. Une peur qui s’était transmise à la génération suivante :

Alors que les petits Bien que n’avaient pas été soumis au même apprentissage, ils n’en fuyaient pas moins les cerisiers. De même pour la 3ème génération. Va pour les souris. Mais les humains ? Quelques études avaient aussi été menées en ce sens.

L’une d’elles montrait, par exemple, que des enfants hollandais dont les parents avaient durement souffert de faim durant la 2ème guerre, avaient des risques accrus de diabète ou de maladie cardiaque.

Libre-arbitre ? Quel libre-arbitre ?

Mais vraiment convaincre : le mécanisme biologique qui permettrait cette transmission n’a pas (encore) été découvert. Et puis, pourquoi l’ADN ne transmettrait-il que des traumatismes et jamais des événements réjouissants ?

Sauf que pendant ces discussions, Rachel Yehuda,  professeure de de psychiatrie et de neurosciences qui dirige le Département des études sur le stress traumatique de l’École de médecine Mount Sinaï à New-York menait ses propres travaux.

Elle les avait commencé avec son équipe en remarquant que 1 700 femmes enceintes, affectées par le « Syndrome de Stress Post Traumatique »* (SSPT) après la catastrophe du 11/9/2001 connaissaient toutes une baisse significatives d’une hormone de stress, le cortisol.

Un an plus tard, la Pr. Yehuda constatait chez les bébés nés de ces femmes la même baisse de cortisol. Une chute qui ne s’était pas produite chez les nouveau-nés de femmes non traumatisées…

Elle avait alors étendu cette étude aux Juifs victimes de la Shoah. Les chercheurs ont analysé les gènes de Juifs européens ayant connus les camps nazis et ceux de leurs enfants. Avec, en guise de « groupe-témoin », des Juifs américains et leurs descendants.

Elle constate que dans le 1er groupe, le taux de cortisol est aussi beaucoup plus bas que chez le second. Autre découverte : les enfants de victimes de la Shoah courent beaucoup plus de risques d’être atteints d’un SSPT ou d’une dépression que les enfants de l’autre groupe.

Avec une curieuse variante : le sexe du parent. Si c’est la mère qui souffre d’un syndrome post traumatique, son enfant en sera aussi atteint. Si c’est le père qui est frappé de SSPT, son  descendant développera plutôt une dépression.

Ils découvrent encore plusieurs marqueurs génétiques similaires chez les parents et les enfants du 1er groupe. Mais rien d’équivalent entre les deux générations du second. Du coup, les conclusions de Rachel Yehuda sont catégoriques :

 «Les modifications génétiques observées sur les enfants de survivants ne peuvent être attribuées qu’à l’exposition à la Shoah de leurs parents. (…)  À notre connaissance, c’est la première démonstration de la transmission transgénétique des effets d’un traumatisme».

Dit autrement : peut importe que l’on connaisse pas encore tous les mécanismes, le concept de l’épigénétique fonctionne bel et bien.  D’où une bonne et une mauvaise nouvelle : la bonne, c’est que le traumatisme disparaît en très peu de générations.

Ce qui n’est que logique car dans le cas contraire, cela bloquerait le processus de l’évolution La mauvaise, c’est que cela pose la question du libre arbitre de chacun. Prenons nous vraiment nos décisions en toute liberté ?

Pour beaucoup, l’acquis (l’éducation des parents, le poids de la société, etc.) nous oblige à danser sur une musique qui n’est pas la nôtre. Si l’inné (la génétique) s’en mêle, quelle autonomie nous reste-t-il précisément ?

*Syndrome de Stress Post Traumatique » (SSPT) : réaction à un événement traumatique au cours duquel les deux critères suivants étaient présents :
1. la personne a été exposée à un ou des événements qui ont impliqués la mort ou menace de mort, ou de blessures graves ou une menace à son intégrité physique ou à celle d’autrui;
2. la réaction de la personne impliquait une peur intense, de la détresse ou de l’horreur
(Source : Wikipédia)

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