Cela a pris un moment –cinq siècles, par là- mais l’Espagne est en passe d’autoriser les Juifs qu’elle avait expulsés en 1492, à revenir au pays. Et c’est bon pour nous, ça ? C’est selon. Déjà, il faut être sépharade. Parler ladino. Et surtout ne pas être rancunier.
Les futures « Histoire du peuple juif » marqueront-elles le 15 janvier 2014 comme un jour faste pour les descendants des Juifs chassés d’Espagne par les rois catholiques Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon ?
En tous cas, c’est ce jour là que le Ministre de la Justice, Alberto Ruiz Gallardon, a déposé un projet de loi facilitant la restitution aux Sépharades leur nationalité perdue au XVIème siècle. La nouvelle a fait plaisir, c’est indubitable.
Ce n’est pas si souvent qu’un gouvernement reconnaît ses torts, même ancestraux, sans qu’on le colle contre un mur en lui serrant la gorge. Or, en l’occurrence, on ne lui demandait rien. L’annonce a surpris aussi :
On aurait imaginé qu’avec un chômage à 25% et des plans d’austérité en rafale, la droite au pouvoir aurait des préoccupations plus importantes. Mais, temps perdu pour temps perdu, mieux vaut sans doute que le Ministre Gallardon s’occupe des Juifs plutôt que de son autre dada, la remise en cause de l’avortement,
Et il est vrai que l’Espagne a de quoi avoir honte. Entre les tortures, les exécutions et les autodafés de l’Inquisition et le racisme basé sur la «pureté du sang » (« limpieza de sangre », la manière dont elle a alors traité ses minorités religieuses juives et musulmanes a été répugnante.
A quoi s’ajouta donc, à partir 1492, l’expulsion de quelques 200.000 Juifs* et de 350.000 « Morisques » (Musulmans). Un exode accompagné de pillages, de viols, de massacres… Une partie des Juifs partit au Portugal… pour en être expulsé quelques années plus tard.
D’autres gagnèrent l’Italie ou les Pays-Bas, quelques uns, la Palestine. Mais la majorité s’enfuit au Maroc et dans l’empire ottoman où ils furent accueillis avec chaleur par le sultan Bajazet II.
C’est cette sinistre page de son histoire que la péninsule entend tourner aujourd’hui. Le projet –qui ne deviendra une loi que d’ici quelques mois- s’adresse donc aux 3,5 millions de Sépharades du monde.
S’ils veulent demander la nationalité espagnole, il leur suffira de prouver qu’ils ont un lien avec la communauté juive espagnole (Pour rappel, « Séfarad » signifie « Espagne » en hébreu).
Un des pays les plus pro-Palestiniens d’Europe
Parler le ladino, (judéo-espagnol) par exemple. Avoir un patronyme hispanique. Posséder un document d’état-civil ou une attestation rabbinique. Ou de la Fédération des communautés juives d’Espagne
Après quoi, ce « lien exceptionnel avec l’Espagne » donnera droit à la nationalité espagnole. Avec une tout aussi exceptionnelle possibilité de conserver sa nationalité d’origine, une binationalité pourtant rarement admise par Madrid.
Dans la foulée, le Portugal a adopté des dispositions similaires -un lien avec le pays- avec une restriction supplémentaire : ne pas avoir de casier judiciaire. Curiosité : les deux pays n’ont pas adressé une offre similaire aux descendants des « Moresques ».
Pourtant, ceux-ci dominèrent une bonne partie de l’Espagne du 8ème au 15ème siècle. Un déplorable oubli qui sera vite réparé, sans nul doute. Quoi qu’il en soit, ces décisions réjouissent les communautés juives locales.
Comme elles sont des plus réduites (40.000 à peine en Espagne et 1.000 au Portugal), elles espèrent ainsi augmenter le nombre de leurs membres. Mais certains mauvais esprits en leur sein se demandent si ces offres sont aussi désintéressées que cela.
Ils subodorent que les dirigeants de deux pays confrontés à des crises économiques majeures espèrent que d’éventuels « retours au pays » leur amèneraient des citoyens aisés, prêts à investir et à consommer. Sépharades ou non, tous les Juifs sont riches, chacun le sait….
Mais les Juifs se presseront-ils pour revenir dans un pays en crise ? Surtout que l’Espagne est par ailleurs, un des pays les plus pro-Palestiniens d’Europe, des plus opposés à la colonisation de la Cisjordanie aussi.
L’Espagne n’est pas non plus d’un philosémitisme échevelé. Selon un sondage du Ministères des Affaires Etrangères de 2011, 35% des habitants ont une opinion « défavorable ou hostile » aux Juifs. Parmi eux, 30% mettent en cause leur religion ou leur mode de vie.
17%, leurs positions dans le conflit du Moyen Orient et 19% ne les aiment pas… sans raison particulière. Pas de quoi inciter le 1,4 million de Sépharades israéliens à boucler leurs malles. Mais cela ne les empêchera pas, le temps venu, de se ruer dans les consulats espagnols.
C’est que rien dans ces futures lois n’oblige les nouveaux citoyens ibériques à vivre dans le pays. Et cela fait longtemps qu’Ashkénazes ou Sépharades, les Israéliens se sentent rassurés par la possession d’un deuxième passeport. Pas pour utiliser, pour avoir**.
Alors, si l’Espagne et le Portugal veulent réparer de la sorte les crimes de leurs ancêtres, ce ne sont pas les Juifs israéliens qui jouer les dégoutés….
*Les chiffres sont fatalement imprécis, tout comme celui, souvent avancé, de 50.000 conversions au catholicisme.
** Un second passeport « au cas où »…. ( http://www.cclj.be/article/2/2085)
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