L’esprit européen

Dès la fin du 19e siècle, le rêve d’une Europe unie autour d’un idéal humaniste de progrès animait des intellectuels et des hommes politiques. Deux spécialistes de l’Europe, l’historien israélien Elie Barnavi et le politologue français Dominique Moïsi, reviennent sur les raisons de la disparition de cet esprit européen aujourd’hui.

Comment définiriez-vous l’esprit européen ?

Elie Barnavi : Il y a un très beau passage dans la Montagne magique de Thomas Mann : Settembrini, avocat de la raison et du progrès, défend l’esprit européen face au mystique jésuite Naphta, contempteur implacable de la société bourgeoise. Pour ce faire, il cite pêle-mêle la curiosité intellectuelle, le goût de l’aventure, le libre examen, le culte du temps, l’action jointe à la réflexion, etc. Derrière l’emphase de son propos, il n’a pas tort. L’Europe est une civilisation qui a d’abord fait preuve d’une extraordinaire curiosité. Dans la conquête du monde par l’Europe, il y a bien sûr le goût du lucre, mais si on veut bien croire que l’Européen n’est pas un plus mauvais bougre qu’un autre, il faut bien voir que la conquête européenne n’était pas celle des Mongols, c’est-à-dire celle de la terre brulée et du pillage. Les conquêtes européennes traduisent le besoin de connaître le monde, de l’explorer et de se mettre à l’écoute de l’autre pour le comprendre. L’Européen est le seul qui se met sans arrêt en regard de lui-même : il se critique et il remet en cause sa propre civilisation en la comparant aux autres. Et puis, l’Europe s’est conçue très tôt comme une civilisation d’un seul tenant, même si elle est divisée en plusieurs cultures. C’est la raison pour laquelle, il faut distinguer la civilisation de la culture. La diversité culturelle européenne a un substrat commun de civilisation. Cela se vérifie tout au long de l’histoire de l’Europe, quel que soit d’ailleurs le point de départ de cette civilisation.

Dominique Moïsi : L’esprit européen est d’abord un héritage. Celui des valeurs judéo-chrétiennes, des idées de la Grèce, des institutions de Rome, des nations européennes, de l’esprit des Lumières au 18e siècle, du suicide de l’Europe lors de la Première Guerre mondiale et de la destruction par l’Europe d’une partie de ses enfants, à savoir les Juifs. Cette alternance de lumières et de ténèbres est une singularité de l’Europe. Elle fait notre richesse et notre vulnérabilité.

Les Européens ont-ils perdu la volonté de se penser comme des acteurs majeurs dans les domaines politique, économique et culturel ?

E. Barnavi : Il ne suffit pas de se penser comme civilisation pour avoir une existence politique. L’Europe a été à la fois le sommet et le fossé de l’humanité. A cause des tragédies qu’elle a connues, elle a tendance à vouloir sortir de l’Histoire. L’Europe ne veut plus jouer le rôle que sa richesse, son passé et ses capacités intellectuelles lui procurent. Si on veut assumer un rôle important dans les affaires du monde, il faut avoir l’échine droite et l’orgueil de ce qu’on est. Aujourd’hui, l’Européen est rongé par la culpabilité et il veut qu’on le laisse tranquille. Les démocraties européennes sont vidées de leur contenu civique. Ce ne sont plus que des machines à fabriquer des non-citoyens. Il y a dans la prospérité européenne, une nouvelle forme de penser la démocratie : on privilégie les acquis au détriment de la participation. Et cela stérilise la volonté d’action politique.

D. Moïsi : L’Europe est en partie victime de son succès. Les Européens ont surmonté la tentation de la guerre entre eux en progressant dans la construction d’un espace commun sans frontières avec une monnaie commune. Depuis lors, l’Europe a cessé d’être un projet pour devenir une réalité. Il s’agit précisément d’une difficulté que les Européens ne réussissent pas à surmonter. Et ce succès est tel qu’il a laissé place à une sorte de passivité, d’absence de projet et de culture de la peur : l’Europe est dominée par la peur du futur et de l’autre. Une frilosité plus ou moins grande anime les Européens, et l’absence de personnalités fortes qui puissent incarner la volonté et l’esprit européens ne fait que renforcer cette peur. Ce qui se passe en Allemagne, pays le plus important d’un point de vue économique, est une illustration de ce phénomène. Les Allemands rêvent que leur pays devienne une grande Suisse. La prospérité, la stabilité, la neutralité et, d’une certaine manière, la protection face aux nuages de l’Histoire séduisent énormément les Allemands. Ils ont perdu l’énergie créatrice qu’on voit se manifester dans des pays comme le Brésil ou Israël.

La contribution des Juifs à l’Europe est-elle déterminante ?

E. Barnavi : Non seulement ils contribuent à l’essor de la civilisation européenne, mais ils la façonnent dans tous les domaines de l’action et du savoir. On peut en être fier, à condition de l’expliquer. Il s’agit d’une formidable circonstance historique. Aujourd’hui, le rôle historique des Juifs en tant que tels en Europe est terminé, sans doute parce qu’ils ont donné tout ce qu’ils pouvaient donner et qu’ils sont intégrés pleinement dans les sociétés où ils vivent. Ils n’ont plus de position marginale, donc révolutionnaire. Or, c’est bien quand on se situe à la marge qu’on fait des choses extraordinaires. Toutes les figures révolutionnaires ont vécu sur les marges en étant à la fois dedans et dehors. Aujourd’hui, les Juifs d’Europe sont bien dedans. On n’a plus besoin d’eux en tant que groupe.

D. Moïsi : C’est un aspect essentiel. Les Juifs ont été le levain de l’Europe à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle. Ils ont joué un rôle décisif dans la montée du continent européen tant intellectuellement que financièrement. C’est particulièrement visible dans l’Empire austro-hongrois. Peut-on croire en l’Union européenne en tant que Juif aujourd’hui de la même manière que les Juifs croyaient hier en l’empereur François-Joseph ? Ma Marche de Radetzsky, c’est l’Hymne à la joie de Beethoven et le drapeau bleu à douze étoiles remplace d’une certaine manière le portrait de François-Joseph qu’avaient Joseph Roth ou Stephan Zweig. Je ne néglige pas pour autant les tragédies européennes. Je crois profondément en l’Europe. Sur ce plan là, je suis un disciple de Simone Veil en France : je vois l’Europe comme la solution et non pas comme le problème. Je regrette qu’une grande partie de la communauté juive de France ne croie pas en l’Europe. Je vois bien à quel point j’étais isolé lorsque le Mur de Berlin tombait en 1989. On célébrait en Europe la victoire de la liberté, et la plus grande partie des Juifs de France se reconnaissaient bien davantage dans les avertissements d’Elie Wiesel qui craignait ce qu’il y avait derrière ce mur. Ils ne voyaient pas le triomphe de leurs valeurs, mais plutôt le retour possible d’un grand monstre.

Le politologue israélien Shlomo Avineri a écrit qu’Israël n’est pas européen, mais le produit de l’Europe. Partagez-vous cet avis ?

E. Barnavi : Les Israéliens sont plus européens que n’importe quelle autre nation. Ne serait-ce que par la composition de sa population. Pratiquement tous les Juifs d’Israël tirent leurs origines soit de l’Europe soit des pays colonisés par l’Europe où ils se sont européanisés. Israël est donc un pur produit de l’éthos européen. Le sionisme a été une idéologie européenne. Kurt Blumenfeld définissait le sionisme comme le plus beau cadeau de l’Europe aux Juifs. Mais tout cela ne fait pas d’Israël un pays européen. D’où mon hostilité à l’idée biscornue de l’intégration d’Israël à l’Union européenne. On retrouve en Israël une espèce de mélange sui generis de l’esprit européen avec une forte composante américaine et un zeste de Levant. C’est tout cela Israël, aujourd’hui.

D. Moïsi : Ce pays est devenu schizophrène. Je n’ai jamais vu un pays aussi dynamique et sûr de lui à l’intérieur et aussi isolé à l’extérieur. L’image d’Israël n’a jamais été aussi mauvaise dans le monde et, en même temps, l’image que les Israéliens peuvent avoir d’eux-mêmes n’a jamais été aussi bonne. Cette schizophrénie est le produit de la réalité. Loin d’être surprenante, elle est troublante. J’éprouve un certain malaise face aux publicités pour des appartements hors de prix à Jérusalem ou à Tel-Aviv. Israël est-il condamné à devenir un mélange de Californie, de Singapour et de Brésil ? D’aucuns diraient que c’est le prix de la normalité. Il n’empêche que cela me trouble. Quand on est attaché aux valeurs éthiques du judaïsme, on peut être inquiet face à un Israël comptable de sa géographie. A mes yeux, Israël demeure un Etat exceptionnel. Quand je le vois à ce point normal, je m’en inquiète. La dimension juive de cet Etat oblige à davantage de finesse politique que l’affirmation arrogante de la force. •

Historien israélien, Elie Barnavi est spécialiste des guerres de religions au 16e siècle. Professeur d’histoire de l’Occident moderne à l’Université de Tel-Aviv, il a exercé la fonction d’ambassadeur d’Israël à Paris entre 2000 et 2002. Il est aujourd’hui conseiller scientifique au Musée de l’Europe, à Bruxelles.

Dominique Moïsi est politologue et membre fondateur de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Spécialiste européen des relations internationales, il enseigne à Sciences Po (Paris), à l’Ecole nationale d’administration (ENA), à Harvard et au Collège de l’Europe. Il vient de publier Un Juif improbable (éd. Flammarion) dans lequel il revient sur son parcours et son histoire familiale.

Mardi 11 octobre 2011 à 20h30    

Conférence  au CCLJ

Dominique Moïsi : « Un Juif improbable »

Espace Yitzhak Rabin

Infos et réservations : 02/543.02.70

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