L’Etat de droit, les réflexes ethniques et la politique

Dominique Strauss-Kahn s’est donc sorti d’affaire. Certains diront qu’il a été « blanchi », ce qui est exact sur le plan du droit pénal (les poursuites ont été abandonnées), mais problématique du point de vue de l’opinion publique (le procureur a dit qu’il ne « savait pas » ce qui s’était vraiment passé dans la suite du Sofitel). Au fond, par-delà les différences de systèmes juridiques, c’est cela, l’Etat de droit : en matière criminelle, vous êtes présumé innocent tant que votre culpabilité n’a pas été démontrée. Comme le régime de la preuve se révèle très exigeant en procédure pénale américaine (il faut l’unanimité du jury, et qu’il soit convaincu de la culpabilité « au-delà du doute raisonnable »), l’accusation a abandonné la partie.

Mais DSK est un homme public, qui a besoin de la confiance du peuple. Même si pénalement les choses devraient être claires, l’électeur « n’en pensera pas moins », et la dé-mocratie empêche qu’on aille l’observer dans l’isoloir pour vérifier qu’il a bien compris les grands principes de l’Etat de droit. Nos comportements et nos opinions les violent quotidiennement. Nous avons tous vu ces groupes de femmes huant Strauss-Kahn à son arrivée au tribunal. Nous connaissons ces associations noires, ces prêcheurs qui galvanisent une foule persuadée de la culpabilité de l’ex-directeur du FMI. Et si nous nous livrons à un brin d’introspection honnête, nous savons bien que beaucoup de Juifs ont toujours été persuadés de son innocence et ont précipitamment applaudi chaque fois qu’une bonne nouvelle renforçait leur conviction.

Il y a le droit et il y a la politique. Le despotisme les confond : dans ce système, le seul droit valide est celui du Prince et de son « bon plaisir ». La civilisation démocratique devrait soigneusement les séparer. Nous sommes loin du compte. La question juridique se formule simplement : que s’est-il passé dans la désormais célèbre chambre new-yorkaise ? Comme toute affaire éclate nécessairement après les faits, il faut honnêtement tenter de reconstituer un passé qui ne peut être revécu : le temps est irréversible. Ce n’est que dans certains films policiers qu’à la fin, le spectateur revoit la scène du début et qu’on lui montre qui a tué et comment a eu lieu le crime. Dans la réalité, l’enquête et le jugement viennent après-coup; il est impossible de faire comme au cinéma : se transporter dans le passé pour le revivre. Nous ne disposons que de traces partielles et partiales. Il y aura donc toujours un doute : nous n’y étions pas (et même les témoins de bonne foi et désintéressés se montrent souvent faillibles). Mais si les preuves convergent suffisamment, il deviendra déraisonnable de douter, et le jury condamnera.

Cette tentative toujours imparfaite, donc génératrice de toutes les théories imaginables du complot (on l’a vu lors de l’affaire Dutroux), constitue le cœur de l’Etat de droit, ou plutôt de sa partie pénale, la plus périlleuse pour les droits de l’individu. Notre éthique consiste à nous y tenir.

Si un individu que vous détestez est accusé d’un crime, ne vous précipitez pas pour dire qu’« évidemment », il est coupable (cette nouvelle vous fait trop plaisir). Si au contraire cet individu est un ami, un proche, un membre du groupe ethnique (le vôtre) pour lequel vous avez les yeux de Chimène, ne concluez pas trop vite qu’il est « bien sûr » innocent. Ne réglez pas au détriment d’un individu singulier un problème politique général : celui des femmes violées, si souvent réduites au silence; celui des pauvres, victimes de « l’affameur de peuples » (DSK pour Mélenchon); celui des Juifs, si souvent victimes du préjugé antisémite; celui des Noirs, des musulmans, proies faciles pour le racisme ordinaire. Dites-vous seulement : puis-je savoir, au-delà du doute raisonnable, ce qui s’est passé ? Sinon, faites comme Cyrus Vance Jr. : respectez celui que le droit proclame innocent.

Mais politiquement parlant, votez comme vous voulez. La liberté et l’honneur d’un individu sont une chose. Sa crédibilité quand il se présente aux suffrages publics en est une autre.

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