Depuis le mois de janvier 2015, le Premier ministre israélien a multiplié les appels aux Juifs d’Europe à émigrer vers Israël. « Nous disons aux Juifs, à nos frères et à nos sœurs : Israël est votre maison. Nous nous préparons et nous appelons à une vague d’alya massive d’Europe. Je veux dire à tous les Juifs d’Europe, et aux Juifs où qu’ils soient : Israël est la patrie de tous les Juifs… Israël vous attend les bras ouverts », a déclaré Benjamin Netanyahou après les attentats de Copenhague, le 15 février dernier.
Ces appels exhortant les Juifs d’Europe, et tout particulièrement ceux de France et de Belgique, à quitter le vieux continent pour Israël ne font pas l’unanimité. Des responsables communautaires de premier plan ont exprimé leur désapprobation face à ces appels alarmistes : « Si notre façon d’affronter la terreur est de nous enfuir quelque part, alors nous devrions tous partir sur une île déserte », a réagi le Grand Rabbin du Danemark, Jair Melchior. Tonalité identique en Belgique où le président du CCOJB, Maurice Sosnowski, a rappelé que les Juifs, comme tous les citoyens de pays démocratiques, peuvent choisir où ils veulent vivre. Même le PDG français du groupe Publicis, Maurice Lévy, plutôt discret sur son identité juive et son rapport à Israël, a pris la peine de publier une tribune dans Le Monde pour indiquer poliment, mais fermement au Premier ministre israélien qu’il n’apprécie guère qu’il lui dise de quitter la France pour Israël. « Je n’ai pas aimé voir le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, appeler les Juifs français à émigrer vers Israël (…) Et si certains Juifs souhaitent partir pour Israël, il leur appartient de le décider librement et intimement, et de préférence pour des raisons positives. C’est le sens même de l’alya, le fait pour un Juif de rejoindre Israël : “s’élever”, par conviction; et non par défaut ».
Ces réactions ont le mérite de tordre le cou au mythe du soutien inconditionnel des communautés juives au gouvernement israélien : il n’est pas nécessaire de se positionner comme un Juif antisioniste vomissant Israël pour critiquer sa politique. Des Juifs européens indéfectiblement attachés à Israël sont capables de rappeler à Benjamin Netanyahou qu’il n’est pas leur Premier ministre, indépendamment des liens d’affection et de solidarité qui les lient à Israël. Et en dépit de leur inquiétude face à la menace antisémite, ils affirment clairement leur volonté de rester en Europe.
De nombreux observateurs ont été surpris par les appels répétés de Benjamin Netanyahou. Pourtant, il ne fait que suivre le credo sioniste concernant l’alya. Il n’est d’ailleurs pas le premier chef de gouvernement israélien à souligner qu’Israël est la patrie des Juifs et qu’ils y sont les bienvenus. Mais aujourd’hui, de telles déclarations semblent inappropriées au regard de la réalité des Juifs d’Europe. Benjamin Netanyahou semble ignorer que, contrairement aux années 1930, les Juifs de France, de Belgique et du Danemark sont des citoyens à part entière d’Etats démocratiques fermement déterminés à les protéger et à combattre l’antisémitisme. On ne pourrait certainement pas en dire autant pour les Juifs d’Ukraine, de Russie ou même de Turquie. Et concernant ces démocraties dirigées, les appels à l’émigration ne sont pas nombreux.
Nous sommes encore nombreux à considérer l’Europe comme notre maison. Nous voulons y rester. Mais pour que cette détermination soit maintenue, il est nécessaire que nous puissions nous réunir un jour dans des lieux juifs sans protection policière ni militaire, que les thèses conspirationnistes sur la « toute puissance juive » soient réduites à leur expression la plus groupusculaire, et enfin, que certains responsables politiques et associatifs cessent de croire que l’antisionisme est le point de passage obligatoire pour marquer leur appartenance au camp du progrès.
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