Jusqu’où peut-on être réaliste ? Quand le réalisme se transforme-t-il en cynisme pur et simple ? Les Américains ont forgé l’expression nimby rights : une abréviation de not in my backyard (pas dans mon arrière-cour). Je suis un consommateur, je produis donc des déchets. Ces derniers doivent bien être traités quelque part, mais pas dans mon « arrière-cour », c’est-à-dire près de chez moi. J’aime prendre ma voiture et me rendre rapidement dans un endroit lointain et plus ensoleillé. J’ai besoin des autoroutes, mais je n’aime ni la pollution ni le bruit. Il me plaît d’apparaître comme un humaniste : pour moi, le droit d’asile est sacré. Mais j’exige que les réfugiés s’installent loin de chez moi.
Supposons que tout le monde raisonne de la même manière. Aucune politique ne serait possible. Qu’est-ce en effet que la justice, sinon une répartition acceptable des avantages de la vie en société ? Vouloir les premiers en se débarrassant des secondes, c’est l’injustice même.
L’Europe s’est longtemps targuée de son soft power : pouvoir « doux » des valeurs et des relations pacifiques, attractivité de la démocratie et des droits de l’homme. Mais quand elle se trouve confrontée à une vague de réfugiés fuyant une des guerres les plus atroces de l’époque contemporaine, les grands principes s’évaporent.
Pendant que les migrants (les candidats à l’asile et les « autres ») arrivaient sur les îles grecques, nous étions occupés à satisfaire l’appétit insatiable des Britanniques : nous nous soumettions à leur volonté de bénéficier des avantages de l’Union sans en assumer les charges de solidarité. Les pays d’Europe centrale et orientale, après avoir tant profité des aides de l’Union, se fermaient un à un, certains d’entre eux étant gouvernés par une droite extrême qui fait fi des valeurs européennes, et d’abord de l’Etat de droit.
La « route des Balkans » est bloquée, coinçant en Grèce ceux qui ont survécu à une traversée périlleuse. On sait que ce pays est bien incapable de leur accorder les droits et secours élémentaires.
Angela Merkel est la seule dirigeante européenne fidèle aux valeurs proclamées dans le traité de Lisbonne. Elle se trouve isolée dans sa générosité, certes partiellement stratégique : son pays a besoin de jeunesse et de main-d’œuvre. Elle a tenté de rompre son isolement : pour sauver la liberté de mouvement dans l’espace Schengen, il fallait sécuriser les frontières extérieures. Mais céder au diktat des Orban et autres populistes pour se livrer pieds et poings liés au président turc Erdogan, faire miroiter à ce dernier une relance de la négociation d’adhésion à l’Union européenne alors que l’exercice de son pouvoir s’écarte de plus en plus de la ligne des valeurs européennes, n’est-ce pas là tomber de Charybde en Scylla ?
Peut-être fallait-il faire de nécessité vertu et s’assurer que le business des passeurs ne payerait plus. D’où l’idée selon laquelle désormais les Syriens demandeurs d’asile seraient renvoyés en Turquie, d’où d’autres Syriens (lesquels ? Combien ? Pour aller où ?) partiraient dans des conditions sûres et ordonnées pour l’Europe. Faut-il lécher les pieds du « sultan », comme dit Guy Verhofstadt, indigné par ce marchandage ? Faut-il être réaliste jusque-là ? Personne n’en sait rien aujourd’hui, au vu de la catastrophe qui s’annonce.
Il y a parmi les demandeurs d’asile une grande majorité de musulmans, ce qui suscite les inquiétudes –parfois légitimes, parfois manipulées– d’une partie de la population européenne. Pour redonner aux Européens le sens de la générosité et les réconcilier avec leurs valeurs fondamentales, il est indispensable de nommer le problème. Sinon, seuls les populistes parleront de l’islamisme et du djihadisme, cette « maladie de l’islam » selon Abdelwahab Meddeb.
La générosité et la rigueur devraient se substituer à l’égoïsme et à la mollesse « multiculturaliste ». Les valeurs devraient être pour nous non négociables, mais elles le sont tout autant pour les nouveaux arrivants : leur devoir à eux est de s’adapter à notre régime particulier de laïcité en respectant de façon stricte le primat de la loi civile sur toute « loi » prétendument religieuse, et en refusant toute manifestation d’antisémitisme. Quel beau test pour réveiller l’Europe de son sommeil démocratique !
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