Lors d’une leçon inaugurale donnée en septembre dernier aux étudiants en sciences politiques de l’Université de Gand, Bart De Wever a transformé un cours universitaire en un meeting de propagande. Le président de la N-VA a utilisé la chaire qui lui a été confiée pour agiter le « danger culturel » que la présence des musulmans pose aux sociétés européennes.
Bart De Wever a ensuite poursuivi en dépeignant à nouveau les réfugiés sous les traits de profiteurs à qui il faudrait réserver un statut de seconde zone. Et comme la Convention de Genève de 1951 accorde aux réfugiés une protection sociale identique aux ressortissants des pays d’accueil, Bart De Wever considère qu’il faut mettre fin à ce système qu’il juge trop généreux.
Il n’a pu s’empêcher de réactiver l’ignoble concurrence des indigences en opposant les souffrances autochtones à celles des réfugiés : « Nous recevons des courriers nous disant : ma grand-mère est dans une maison de repos, ses factures sont élevées, elle reçoit une petite pension. Et pendant ce temps, les réfugiés reçoivent 60€ par jour. Ma grand-mère doit-elle aussi être demandeuse d’asile ? ». Il est stupéfiant qu’un professeur d’université, censé développer auprès de ses étudiants l’esprit critique et la remise en cause des préjugés et des idées reçues, confie à un démagogue le soin de dispenser la première leçon de l’année académique. Mais Carl Devos, politologue ayant invité De Wever, assume son choix dans des termes peu académiques : « Bart De Wever dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas ! ». Carl Devos et Bart De Wever, qui aime mettre en avant ses qualités d’historien, ont raté l’occasion d’expliquer aux étudiants que les mouvements migratoires et les exils sont des phénomènes complexes dans lesquels les personnes concernées subissent des situations qu’elles n’ont jamais souhaitées. Quitter son pays, sa langue et sa culture, c’est une épreuve et un déchirement, voire une déchéance. Voilà pourquoi la Convention de Genève prévoit cette protection pour les réfugiés.
Pour saisir la détresse dans laquelle se trouvaient les réfugiés dans les années 1930, lorsque ces protections internationales faisaient précisément défaut, il faut lire le témoignage de Norbert Elias, sociologue juif allemand contraint de fuir son pays en 1933 alors qu’il s’apprête à soutenir sa thèse sur La société de cour à l’Université de Frankfort. Promis à une carrière universitaire brillante, cet intellectuel issu de la bourgeoisie juive de Breslau s’exile à Paris où il mène une vie misérable. « On était complètement seul, ne pouvant compter sur l’aide de personne ; on traînait dans les cafés, et l’on n’avait plus aucun projet pour l’avenir », se souvient Norbert Elias. « Ce fut une période difficile pour moi, la seule durant laquelle j’aie jamais eu à souffrir de la faim, parce que je n’avais plus d’argent. Cela ne m’a pas fait perdre courage pour autant. On vivait au jour le jour, tout simplement, et l’on gardait l’espoir tant qu’on avait encore de l’argent. Je me souviens encore des deux ou trois jours où je me suis trouvé dans l’impossibilité absolue de me procurer de l’argent ; dans un café, j’ai prié une amie qui était assise à côté de moi de me commander un café et un sandwich ». Les portes de l’universite française lui étant fermées, Norbert Elias se rend, en 1935, en Grande-Bretagne, où il pourra tant bien que mal poursuivre ses travaux académiques et élaborer notamment sa remarquable théorie du processus de civilisation et publier sa thèse sur La société de cour 36 ans après l’avoir rédigée !
Contrairement à ce qu’affirme Bart De Wever, le réfugié n’est pas un profiteur. C’est un être abîmé, et le parcours de Norbert Elias montre qu’il peut s’agir aussi d’une situation marquée par le déclassement.
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