L’extrême droite est-elle soluble dans la démocratie?

La nouvelle saison qui s’annonce sera marquée par les élections régionales. La consultation nationale à peine achevée, nous reprendrons le chemin des urnes en juin prochain. Le hasard du calendrier l’a voulu ainsi. Les résultats du 18 mai dernier ont notamment sanctionné l’émergence d’une formation d’extrême droite francophone dont on avait visiblement trop rapidement négligé le pouvoir de nuisance et qui risque, à terme, de s’installer durablement dans le sud du pays, à l’instar de son homologue flamand, le Vlaams Blok, bien que le FN n’ait pas encore atteint, il est vrai, des scores comparables. Le Blok a récolté en Flandre 18 % des voix alors que le FN a obtenu près de 6 % en Wallonie. Toutefois, le phénomène ne doit pas être sous-estimé. Le résultat du FN est d’autant plus préoccupant qu’il ne bénéficiait alors d’aucun financement public, qu’il a fait une campagne des plus insipides, qu’il n’a pu se prévaloir d’un quelconque soutien médiatique et qu’il n’a à sa tête ni chef, ni lieutenant charismatique. La progression de l’extrême droite en Belgique, globalement passée en quatre ans de 11 à 13,5 %, en France, en Italie ou dans les pays scandinaves donne à penser que la démocratie pourrait paradoxalement contribuer au développement structurel de l’extrémisme. Un sentiment confirmé en Belgique par les résultats du récent sondage Le Soir-RTBF, révélant que le Blok serait crédité de près de 20 % des intentions de vote en Flandre et passerait le cap des 6 % en Région bruxelloise.
C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’ouvrir une rubrique plus politique durant l’automne et d’analyser les positions des partis démocratiques sur les grands enjeux de société qui constituent le fonds de commerce de l’extrême droite. Ceux-ci, en effet, ont démontré durant la campagne électorale qu’ils étaient davantage portés au consensus qu’au débat d’idées nouvelles, au risque de laisser apparaître la difficulté de certaines de leurs positions.
Le Parti socialiste, par exemple, qui inaugure notre rubrique, n’a pas manqué de coopter au Sénat Pierre Galand, altermondialiste bien connu, alors que le PS siège aux gouvernements fédéral, communautaires et régionaux et qu’à ce titre, il participe pleinement à la ratification des traités internationaux incluant des accords commerciaux et diplomatiques. La nouvelle équipe mise en place par Elio Di Rupo n’a pas non plus hésité à infléchir ses convictions laïques et la défense qu’elle a fait sienne de l’égalité des chances au nom du différentialisme. Le MR, quant à lui, bien qu’il soit traditionnellement atlantiste, a défendu une ligne extrêmement dure à l’encontre des Etats-Unis au travers des déclarations de notre ministre des Affaires étrangères, Louis Michel, et adopté une politique de centre-gauche sur la plupart des questions sociales qu’il n’avait pas coutume de privilégier. Le CDH, anciennement social-chrétien, a proclamé sa déconfessionalisation mais ses cadres condamnent toujours l’avortement ou l’euthanasie. Conservateur sur le plan moral, progressiste sur les questions sociales, il navigue autour d’un improbable épicentre politique qu’il a longtemps incarné. Autant de paradoxes qui reflètent les mutations et les soubresauts d’une société en crise à la recherche de nouveaux repères.

Exploitation du conflit israélo-palestinien
Le décentrement sur sa gauche de la ligne de fracture séparant les partis progressistes des mouvements libéraux ou conservateurs a distribué les positionnements traditionnels autour d’un nouvel axe politique qui fait la part belle aux valeurs dites de progrès : Pôle des gauches, d’un côté, Mouvement Réformateur de l’autre, disputant au CDH l’appropriation exclusive du centre, tout le monde a déserté le flanc droit de l’espace démocratique qui n’est plus qu’une coquille vide. Civisme, responsabilité individuelle, respect de la loi, devoirs citoyens, affermissement de l’Etat de droit, sécurité publique, autant de valeurs peu porteuses aux yeux des stratèges politiques, qui ont préféré prendre le pli de l’anti-américanisme et de l’altermondialisme pour dénoncer l’impérialisme des Etats-Unis et souligner le néo-colonialisme de l’Etat d’Israël, fédérant contre lui les revendications de tous les opprimés du monde. Le conflit israélo-palestinien a également été investi par le Blok, subitement devenu le défenseur inconditionnel d’Israël pour des motifs électoralistes évidents. Cette tentative de séduction de la communauté juive entreprise par un parti xénophobe, antisémite et héritier de l’idéologie nazie, ne manque d’ailleurs pas de cynisme. Il ne s’agit là que de l’un des nombreux ressorts de l’argumentation de l’extrême droite, trop heureuse de s’engouffrer dans la brèche et d’occuper le terrain jadis réservé aux seuls partis démocratiques.
Dans un tel contexte, on peut se demander si le succès de la nouvelle majorité et l’effondrement d’Ecolo ne masquent pas l’implantation durable du Front national dans la vie publique. On le sait, l’extrême droite est d’autant plus forte que le clivage gauche/droite s’amenuise. Elle se nourrit de la pauvreté des débats, qui la légitime et l’institue comme l’alternative du discours dominant. Nous avons donc besoin de projets de société contradictoires et distincts, nettement marqués à l’intérieur du cadre démocratique. Sans quoi, le FN cherchera à s’approprier les grands thèmes abandonnés par les formations politiques, tirant avantage de leur convergence identitaire.
Bonne et heureuse année 5764 à toutes et à tous et merci de votre fidélité à Regards. Shana Tova.

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