Le 24 janvier 2013 est une date historique. Ce jour-là, le Sénat a voté à l’unanimité une résolution visant à reconnaître la responsabilité de l’Etat belge dans la persécution des Juifs en Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale.
A travers les termes de cette résolution, les sénateurs ont réussi à s’approcher au plus près de « l’heure d’exactitude ». Expression forgée par Marc Bloch, historien français fusillé par la Milice de Vichy en juin 1944, dans son Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, l’heure d’exactitude est précisément « celle où s’impose le mot juste, un langage capable de dessiner avec précision les contours des faits sans flottements, ni équivoques ». Pour ce faire, les sénateurs se sont appuyés sur le rapport des historiens du CEGES, La Belgique docile. Cette heure d’exactitude était également cette précieuse boussole chère au précurseur de la recherche sur la déportation des Juifs de Belgique, Maxime Steinberg. Comme Marc Bloch, cet historien belge tenait le mensonge « pour la pire lèpre de l’âme ». Décédé en 2010, Maxime Steinberg n’a pas pu voir l’adoption de cette résolution, mais il faut reconnaître que par son travail acharné, il y a contribué incontestablement.
Contrairement au mythe encore diffusé lors des débats par le sénateur CDH Francis Delpérée, il est enfin admis que cette collaboration n’est pas le fait de certaines autorités, mais bien de l’Etat belge en tant que tel. Le jour même de l’invasion allemande, le 10 mai 1940, un arrêté-loi sur le transfert des pouvoirs est adopté : lorsque les ministres ne peuvent exercer leur pouvoir ou cessent de le faire sur le territoire belge, leurs attributions sont confiées aux secrétaires généraux, ces hauts fonctionnaires à la tête des départements ministériels. « En mai 1940, les secrétaires généraux deviennent tout à coup les plus hautes autorités politiques et administratives belges », conclut le rapport du CEGES sur la Belgique docile. Il est donc exact de parler des autorités belges et de l’Etat belge lorsqu’on envisage la persécution et la déportation des Juifs en Belgique sous l’occupation allemande.
A travers cette résolution, les sénateurs ont effectué un travail de mémoire. Contrairement à l’histoire, celle-ci conjugue au présent. « La mémoire trie dans le passé ce qui lui est utile », souligne Annette Wieviorka, historienne française spécialiste de la Shoah. Dans cette perspective, cette résolution du Sénat ne concerne pas uniquement la communauté juive. Elle doit aussi interpeller tout citoyen belge attaché à la démocratie. Elle porte sur un processus de collaboration indigne mis en œuvre, non pas seulement par une minorité de fascistes fanatiques, mais aussi par une majorité « de gens très bien » qui se recrutent parmi les élites démocratiques belges. Sans le basculement inacceptable de ces élites, la collaboration n’aurait jamais pu se réaliser de manière aussi efficace et aussi… docile.
Même lorsqu’ils en ont l’occasion, les plus éminents magistrats du Royaume, réunis en octobre 1940 au sein du Conseil de législation, choisissent délibérément de ne pas formuler la moindre objection à l’application des ordonnances antijuives par les autorités belges. Or, ces ordonnances violent outrageusement plusieurs dispositions fondamentales de la Constitution belge, ainsi que de la Convention de La Haye. Comme tout cela ne concerne, en définitive, que des Juifs étrangers (93%), ces éminents magistrats ont choisi de mettre entre parenthèses les principes démocratiques contenus dans la Constitution belge. Sans adhérer le moins du monde à l’idéologie fasciste, des démocrates respectables ont approuvé une politique de collaboration active dont la conséquence est la déportation de 25.124 Juifs et de 351 Tziganes vers Auschwitz-Birkenau.
Démocrate un jour, démocrate toujours. Rien n’est plus faux et cet épisode sombre de l’histoire de notre pays le prouve tragiquement. L’attachement à la démocratie est un travail qui ne souffre d’aucune compromission, d’aucun relâchement.
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