L’Histoire ne servirait-elle à rien ?

En 1929, Emile Vandervelde, l’éminent dirigeant socialiste belge, voyage en Terre sainte à l’invitation de la Fédération sioniste mondiale. Visitant le kibboutz Degania, il décrit « un véritable paradis des travailleurs… un communisme tolstoïen qui réalise une synthèse entre travail spirituel et physique ». Vandervelde devient dès lors un fervent défenseur de la cause sioniste. En 1928, c’est à son initiative qu’est réunie une conférence internationale socialiste pour une « Palestine des travailleurs » qui débouchera, en 1929, sur la création d’un comité permanent destiné à soutenir la cause sioniste. En fait partie, outre Vandervelde, l’élite du socialisme belge et européen. Ce n’est pas sans raison que je me permets cette petite leçon d’histoire : on se souviendra, en effet, de l’étonnante sortie sur Télé-Bruxelles d’Anne-Sylvie Mouzon, députée bruxelloise socialiste : « Il y a un judaïsme extrême qui autorise cette forme de colonialisme qu’on appelle le sionisme ». Peu me chaut que cette brillante députée socialiste soit antisioniste (c’est son droit le plus strict) mais pas au mépris de l’histoire… notamment de son propre parti. Sait-elle qu’à l’instar de Vandervelde, Louis de Brouckère et Camille Huysmans soutinrent la cause sioniste, sans même parler d’Eugène Debs ou de Léon Blum ? Et ne lui a-t-on jamais dit que les plus farouches opposants au sionisme ont toujours été et restent les Juifs ultra-orthodoxes ?
S’agissant précisément des Juifs religieux, le moins qu’on puisse dire est que ceux-ci se révèlent tout autant imperméables aux leçons de l’histoire. Oublieux des persécutions, interdits et autres vexations infligés au judaïsme au temps de l’Exil, ici dans la Cité chrétienne, là en Terre d’islam, les autorités rabbiniques israéliennes en sont venues à menacer les propriétaires d’hôtels et de restaurants qui se risqueraient à une décoration rappelant de près ou de loin les fêtes de Noël, de retirer leur certificat de casherout, les condamnant par-là à la faillite. Heureusement, non seulement le Grand Rabbinat a été sommé de revoir sa copie mais, détail cocasse de l’affaire qui témoigne précisément du caractère laïque de l’Etat… juif, le ministère israélien des Affaires étrangères n’avait pas hésité, de son côté, à expédier, aux milliers de diplomates en poste en Israël, un sapin en prévision des fêtes de Noël. On se doute que cette affaire n’a absolument rien d’anodin pour témoigner tout à la fois de l’arrogance d’une partie de ce que, faute de mieux, je qualifierai de clergé juif mais aussi pour avoir causé de sérieux remous à l’étranger, au Vatican et au sein même du Congrès américain.
Tout en comprenant les inquiétudes vaticanes, l’ironie veut que cette crise a surgi dans le contexte de la tentative de canonisation de Pie XII. Cette volonté de Benoît XVI de béatifier le Pape de la Shoah constitue un véritable scandale, non pas tant parce qu’il aurait été le complice des nazis (ce qui est évidemment faux) mais parce que sa vie ne fut en rien celle d’un Saint. Sans même évoquer la Shoah, on se souviendra qu’aussitôt élu pape, il prit la décision, dans un souci d’apaiser l’Allemagne, de mettre en sommeil l’encyclique humani generis unitus (sur l’unité de la race humaine) qui condamnait l’antisémitisme, le racisme et la persécution des Juifs. En avril 1939, le Grand Pontife alla jusqu’à féliciter le peuple espagnol de la victoire de Franco. Quelques mois plus tard, Pie XII revint sur la décision de son prédécesseur d’excommunier l’Action française. C’est l’Action française qui inspira le statut des Juifs de France. Enfin, s’il est difficile d’accuser le Pape Pie XII d’avoir été complice de la Shoah, sa fonction de chef spirituel aurait dû l’inciter à crier haut et fort sa condamnation des horreurs du nazisme. Comme l’écrivit en octobre 1944, le regretté Albert Camus, disparu il y a exactement 50 ans, « Disons-le clairement, nous aurions voulu que le Pape prît parti, au coeur même de ces années honteuses, et dénonçât ce qui était à dénoncer ».
Qu’y a-t-il bien d’exemplaire et de miraculeux dans la vie d’Eugenio Pacelli, alias Pie XII ? Décidément l’histoire ne sert à rien.

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