Avec la minutie d’une mécanique suisse, Woody Allen a assuré sa livraison annuelle: 90 minutes de pellicule ponctuées de joutes denses et rapides comme la musique, fugitives comme l’existence.
Les premières notes cadencées du film invitent à prendre place aux côtés de l’homme qui roule en décapotable. Malgré les apparences, Abe Lucas, fringant professeur de philosophie, est dévasté. En route vers un nouveau poste d’une petite université de la côte Est, il a perdu sa joie de vivre. Sa vie affective est un fiasco, ses engagements n’ont eu aucune portée. « S’il a aimé son métier d’enseignant autrefois, il estime que ses cours n’auront une incidence majeure que sur un tout petit nombre d’étudiants. La plupart d’entre eux mèneront des vies banales et ne se pencheront même pas sur leur passé quand leur fin sera proche », précise le cinéaste. « Abe est abattu par les souffrances et la laideur du monde, comme par l’effroyable vulnérabilité de l’être humain. Il a l’impression d’être un raté parce qu’il n’a jamais accompli quoi que ce soit de vraiment marquant. Il s’est contenté d’écrire de nombreux articles savants qui ont nourri des débats entre enseignants et étudiants. Mais il en est arrivé à un point où tout cela lui est devenu totalement indifférent », appuie Woody Allen.
Peu de temps après son arrivée au Braylin College, Abe entame deux liaisons. L’une avec la sulfureuse Rita, collègue malheureuse dans son mariage, l’autre avec Jill, sa meilleure étudiante. Bien qu’amoureuse de son petit ami, Jill est fascinée par le tempérament ténébreux du professeur. Plus il déprime, plus elle veut tenter de le sauver. Il rejette ses avances. Attablés un jour dans un café, Abe et Jill surprennent une conversation qui s’avèrera déterminante. Décidé à passer du monde des idées à celui de l’action, Abe retrouve motivation et goût à la vie. Il déclenchera une série d’événements non sans conséquences… Thriller romantico-philosophique, L’homme irrationnel pare son message fataliste d’esprit et de fraîcheur. Porté par des acteurs touchants, soutenu par une bande originale entrainante, le film présente tous les symptômes d’un Woody Allen.
Woodysophie
« Depuis que je suis tout petit, je suis attiré, pour je ne sais quelle raison, par ce qu’on appelle en général les “grandes questions existentielles”», explique le réalisateur. « Dans mon parcours professionnel, j’en ai fait des sujets qui prêtent à rire lorsqu’il s’agit d’une comédie et s’il s’agit d’une œuvre plus sombre, des objets de conflit entre mes personnages », poursuit-il. Fasciné dans son adolescence par le cinéma d’Ingman Bergman, puis lecteur lui aussi de Nietzsche ou Kierkegaard, il ajoute : « Je ne pense pas que mes scénarios ou mes pièces soient particulièrement novateurs sur un plan philosophique. Ils ne sont que le fruit des philosophes que j’ai lus. Au mieux, on peut estimer qu’il existe une certaine cohérence dans les thèmes philosophiques que j’ai abordés dans la plupart de mes films. Mais il s’agit là d’obsessions personnelles qui touchent à des thématiques sur lesquelles des penseurs réfléchissent depuis longtemps. Je m’intéresse à des réalités déprimantes qui m’obsèdent. Elles obsèdent des artistes et des intellectuels bien plus pointus que moi, mais je les aborde dans mes films en y apportant mon propre regard ».
Difficile effectivement de ne pas projeter le réalisateur dans la peau de Abe en perdition. Dans leur constat lucide sur la vie désenchantée, le hasard et les rencontres sont encore sources de renouveau. Chacun nourrit l’espoir à travers l’autre de sortir de son univers stagnant et d’évoluer : Rita y voit la porte de sortie de son couple, Jill serait si heureuse de bousculer son univers policé, Abe est séduit par la fraîcheur lumineuse de Jill. Ces attentes habitent les personnages des derniers films de Woody Allen, attirés par le rêve et l’illusion, comme les papillons par le soleil. Le thème de L’homme irrationnel illustre l’une des théories philosophiques chères à Woody Allen : « Je crois ferme dans le caractère totalement aléatoire et futile de l’existence. C’est ce que j’ai tenté de montrer dans Match Point et qu’Abe enseigne à ses étudiants. La vie tout entière se déroule sans rythme, ni rationalité. Nous sommes tous soumis aux fragiles contingences de l’existence. Comme chacun sait, il suffit d’être au mauvais endroit, au mauvais moment… ». Quoique…
Un bon endroit serait une salle de cinéma, un bon moment : dès le 5 août.