L’humour juif est-il antisémite ?

Penser que les antisémites font des blagues antisémites est dans l’ordre des choses. Mais quand on commence à considérer que les gags juifs le sont aussi, c’est qu’il y a comme une certaine dérive…

 

Si certains doutaient encore de l’antisémitisme foncier de J.M. Le Pen, ils devraient regarder cette vidéo sur You Tube dans laquelle, avec un accent grotesque, il raconte ce qu’il croit être des blagues juives. Dont celle-ci :

« Che tiens peaucoup à ma montre, c’est mon grand-père qui me l’a vendue sur son lit de mort ».  Même pas drôle. Répugnant vieux débris, va ! Sauf que pas du tout. En réalité, il s’agit d’un gag de Woody Allen. Des plus amusants, d’ailleurs.

Tout cela pour rappeler ces deux banalités : 1) ce n’est pas tant ce qui est dit qui compte que la personne qui l’énonce. 2) L’antisémitisme, c’est quand même les Juifs qui en parlent le mieux.

Une autodérision qui est la base de ce qu’on appelle « l’humour juif » lequel, après avoir été longtemps pratiqué en Europe de l’Est a dû, contraint et forcé, émigrer aux Etats-Unis et plus spécifiquement à New York.

Oui, oui, inutile d’empoigner votre clavier pour signaler en lettres majuscules que les Sépharades aussi ont de l’humour. On sait bien que certains font de leur mieux, comme Elie Semoun, Gad Elmaleh ou, chez les femmes, Sophia Aram.

Ah, elle n’est pas juive, Sophia ? Marocaine musulmane d’origine ? Voilà pourquoi je n’aime pas les Arabes, ils ressemblent beaucoup trop à nos Sépharades.  De toute manière, ce n’est pas le sujet.

L’humour juif donc: sarcastique, souvent. Dérangeant, parfois mais, avant tout, on l’a dit, à base d’autodérision. Mais pourquoi  ne pas se moque-t-on pas plutôt des autres, comme font les peuples normaux ? D’abord, il faut faire la part d’un incontestable masochisme.

Comment sinon croire en un Dieu sadique au point de vous imposer 613 commandements à respecter chaque jour ? Mais, il y a surtout un côté  Cyrano : on « se les sert soi-même avec assez de verve » pour éviter « qu’un autre ne nous les serve ».

Grâce à quoi, on a, outre Woody, des Lenny Bruce, des Jerry Seinfeld  des Sarah Silverman à foison. Sans parler d’une interminable liste d’écrivains avec en tête Philip Roth et son 1er livre, l’invraisemblable «Portnoy et son complexe ».  

Dernière représentante en date de ce type d’humour, Lena Dunham, créatrice de la série-télé  « Girls ». Comme celle-ci n’est encore diffusée que par Canal +, on ne la connait pas encore bien par ici mais, pas de soucis, cela ne va pas durer.

Car « Girls »  un mélange délirant et hilarant de « Friends »  et de  « Sex and the City » mais en plus réaliste et en plus cru, cartonne aux States. Par ailleurs et on en vient enfin au fond de cet article, la Léna, qui n’a pas non plus sa plume dans la poche, écrit aussi pour le prestigieux magazine « New Yorker ».

On ne doit pas écrire « chien » et « Juif » dans la même phrase

Or, son dernier article, qui moque la manie actuelle du  « quiz » (questionnaire) a mis une certaine ambiance dans la communauté. Déjà, le titre : « Les phrases qui suivent évoquent-elles 1) mon chien 2) mon petit ami juif ? »**  Puis les phrases elles-mêmes :

-La première chose que j’ai remarquée chez lui, c’étaient ses yeux.

– Le dimanche matin, nous aimons paresser des heures au lit,

-Demain, c’est l’anniversaire de notre rencontre et je ne suis pas sûre qu’il s’en souvienne.

-Il ne prend jamais son portefeuille quand nous sortons ensemble.

-Chaque semaine, il a un nouveau problème de santé : calculs urinaires, foulure, allergie au bœuf…

-Quand je suis en voyage d’affaires, il dort avec mes sous-vêtements.

-Il ne laisse jamais de pourboire.

-Je l’ai emmené chez ma psy, il s’est montré très agité et n’a pas dit un mot.

Bien, on n’est pas obligé de trouver cela drôle mais enfin, dans le genre second degré, c’est assez inoffensif, non ? Surtout quand on sait que Léna est juive, tout comme son petit ami (Et aussi, si déjà, David Remnick, le rédacteur en chef du New Yorker).

Sauf que d’aucuns dans la communauté ont perdu –s’ils l’ont jamais eu  le sens de l’humour. Se sont indignés sur Facebook. Ont tonné sur Twitter. Pas cachère, le questionnaire.  Empli de  «stéréotypes insultants pour les Juifs.» Carrément antisémite, quoi.   

Le Juif (ou le chien) qui ne prend jamais son portefeuille, voyez-vous. Ou qui ne laisse pas de pourboire.  Les nazis aussi disaient que les Juifs étaient avares, pas vrai ? En plus, quelqu’un de chez nous n’a pas le droit d’écrire « chien » et « Juif » dans une même phrase.

Cela «évoque les souvenirs les panneaux « Interdit aux juifs et aux chiens»  qu’arboraient certains cafés ou hôtels aux Etats-Unis au début du XXe siècle.  Et même l’an passé, à Istanbul  Ou chez nous, en 2014 aussi, à St Nicolas, près de Liège :

 Un cafetier, turc, lui aussi, avait placé en vitrine une affichette : «Chiens autorisés, juifs interdits.»  Ce qui est tout de même un progrès. Estimeront les amis des chiens.  Et il n’y a pas que le pékin juif moyen qui se plaint. Abraham Foxman, aussi.

Lequel dirige ni plus ni moins que l’Anti Defamation League, la plus importante organisation antiraciste juive des Etats-Unis. Y a pas un truc qui cloche là, lorsque le président d’une association qui combat le Klu Klux Klan ou les néo-nazis, s’en prend à une humoriste juive ?

C’est en réalité un signe supplémentaire de cette tendance au « politiquement correct » qui gagne une partie non négligeable du judaïsme. Voyez comment certains sautent au plafond à la moindre remarque, humoristique ou non, dirigée contre le gouvernement israélien.

D’autres s’offusquent d’un humour qui nous est quasi subconscientiel en décrétant que tout ce qui sort d’un pseudo consensus majoritaire est streng verboten…  En fait, cela n’a rien d’étonnant : ce sont les mêmes.

*http://www.newyorker.com/magazine/2015/03/30/dog-or-jewish-boyfriend-a-quiz

 

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