L’hypothèse Houellebecq

Au moment où avaient lieu les attentats de Paris, en janvier 2015, sortait chez Flammarion un livre de Michel Houellebecq intitulé Soumission. Les dangers de l’islamisme djihadiste violent et meurtrier occupaient bien légitimement tous les esprits.

Dans le même temps, Houellebecq proposait une hypothèse différente : un président français musulman élu démocratiquement. Il s’agit pour certains d’une utopie (un futur qu’ils appelleraient de leurs vœux), pour d’autres d’une « dystopie » (un avenir noir dans le style de 1984 d’Orwell).

Nous sommes en 2022. François Hollande, après avoir été réélu par défaut en 2017, a perdu à peu près toute crédibilité politique. Au premier tour des élections présidentielles, Marine Le Pen arrive en tête, et -surprise considérable- le candidat de la « Fraternité musulmane », Ben Abbes, se qualifie pour le second tour en battant sur le fil le candidat socialiste. Le champion de l’UMP se trouve relégué loin derrière.

Entre les deux tours, des violences éclatent. On ne sait pas très bien si elles émanent des mouvements identitaires racistes et catholiques intégristes d’extrême droite ou de groupes djihadistes. Le pouvoir socialiste finissant semble vouloir masquer la gravité de la situation et ne distille que peu d’informations.

Mais l’ordre est bientôt rétabli. Ben Abbes, en faveur duquel les partis républicains se sont prononcés (pour éviter l’accession au pouvoir du Front national), l’emporte et devient le premier président musulman de France.

Les femmes se voilent et cessent pour la plupart de travailler. La Sorbonne devient une université musulmane sous influence saoudienne. La polygamie est instaurée. Par ailleurs, Ben Abbes mène une politique pro-européenne (évidemment à l’inverse de ce qu’aurait fait la souverainiste Marine Le Pen). Son vœu serait de devenir le premier président de l’Union élu au suffrage universel, dans une Europe élargie. La Tunisie, l’Algérie, la Turquie ont vocation à y entrer, ce qui augmentera le poids des musulmans et permettra de rêver à une sorte de renaissance de l’Empire romain autour de la Mare Nostrum.

Le narrateur est un universitaire désenchanté. Il ne se convertit pas à l’islam et perd donc son poste à la Sorbonne. Ce refus résulte plutôt de sa passivité déprimée : il est parti en province et ne répond pas au courrier. Mais un de ses collègues, devenu président de l’Université, le convainc de changer d’avis.

Or le paradoxe -et tout l’intérêt- de ce dernier personnage, c’est qu’il est un ancien identitaire d’extrême droite ! Comment a-t-il pu changer si radicalement de position ? En fait, une telle conversion paraît bien plus vraisemblable qu’on ne le croirait a priori. Les identitaires partagent nombre de valeurs avec le pouvoir islamique : ils détestent le mariage homosexuel, refusent l’égalité de l’homme et de la femme, la liberté artistique blasphématoire et, bien sûr, les Juifs. Leur haine, de façon générale, porte sur les Lumières et l’universalisme des droits de l’homme.

Le narrateur, spécialiste de Huysmans, auteur décadent de la fin du 19e siècle converti au christianisme, présente les caractéristiques houellebecquiennes bien connues : il déteste la modernité, assimilée à la médiocrité consumériste, au chacun-pour-soi et à l’absence de grandeur. Il pense que la « solution » huysmanienne (se retirer dans un monastère) n’a plus de sens aujourd’hui : le catholicisme a, depuis Vatican II, fait trop de compromis avec la modernité détestée. C’est pis encore pour le protestantisme, souvent très « libéral ». L’islam, avec ses vrais croyants au bon vieux sens du terme, constitue une chance, une promesse de spiritualité, redonnant un sens retrouvé à l’existence (l’Eglise orthodoxe russe poutinienne se verrait bien jouer elle-même un tel rôle).

Ainsi pourrait-on voir se former une alliance a priori bien improbable de déçus des Lumières, qui permettrait l’accession au pouvoir d’un régime liberticide : islamistes, identitaires post-cathos d’extrême droite, opportunistes de tout poil (le narrateur, qui ne peut plus draguer ses étudiantes dans la Sorbonne « nouvelle », s’accommoderait bien de la polygamie), sans oublier cette partie de la gauche qui, au nom d’un anti-racisme assez primaire, aurait abandonné sa vigoureuse tradition anticléricale.

Utopie, dystopie ? Ce n’était qu’un roman…

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