L’île Maurice en trois vignettes… dont une juive

Le prix du voyage, hôtel compris, n’a rien d’exorbitant, surtout en basse saison, même s’il est vrai que les plus beaux hôtels, ceux par exemple de la chaîne Beachcomber, ont un prix que leurs luxe et services justifient amplement. Vol de nuit, pas de time-gap : le décalage horaire étant insignifiant. Petite île de quelque de 2.000 km² en forme de grosse pomme de terre, comptant un bon million d’habitants, son habitat touristique est principalement côtier et lié aux sports de mer comme au farniente, mais tout invite aussi à partir de ces ports d’attache que sont ces magnifiques hôtels côtiers, à sillonner le pays en voiture, en bus, à pied. Et à aller de découverte en découverte. Au bord de l’océan, dans les lagons, l’eau est transparente et d’un vert très tendre, et si douce qu’elle glisse sur la peau sans déposer de sel. La température est d’autant plus agréable qu’un vent léger fait souvent office d’éventail. La faune et la flore sont magnifiques et quelques fois uniques. Telle pourrait être en quelques mots la description d’un petit coin de paradis mais du paradis lui-même ce qu’avait déjà dit Mark Twain, la découvrant il y quelque cent ans : elle fut créée avant le paradis et lui servit de modèle. Tant d’occasions de bonheur et de beauté sont à grappiller et tant de bonnes choses à déguster, comme ses différentes cuisines, que je ne connais personne qui, après avoir été en vacances à Maurice, ne caresse l’idée d’y retourner. D’ailleurs les habitants de l’île vous posent souvent la question : est-ce la première fois? comme s’ils s’attendaient à ce que vous leur répondiez : non, c’est déjà la énième fois.

Dans le Regards de Yom Haatsmaout de l’an passé (n°472, pp.26-27), j’avais évoqué L’île Maurice, un lieu de mémoire juive. Pour rappel, en quatre lignes : en décembre 1940, quelque 1.500 Juifs, arrivés comme immigrants illégaux, au Port de Haïfa, furent déportés à l’île Maurice, en ce temps-là colonie britannique. Dans une parcelle du Saint-Martin Cemetery sont pieusement alignées les tombes de 127 détenus juifs y reposent en paix.
En mai de cette année, l’occasion m’a été offerte de visiter ce cimetière, seul site juif de cette île qui regorge par ailleurs de temples hindous, d’églises catholiques, de temples protestants, de mosquées et de pagodes chinoises.
Grâce à Monsieur Owen Griffiths, expatrié juif d’Australie, ayant épousé une Mauricienne, homme d’affaires dynamique et scientifique inspiré, créateur d’un parc naturel où vivent en liberté surveillée une centaine de très grandes tortues dans une savane reconstituée comme celle qu’aurait pu apercevoir Darwin lors de son voyage à Maurice, j’ai pu visiter ce cimetière juif. Vers lequel il ne manque jamais, malgré ses multiples occupations, de piloter tout visiteur de marque ou simple curieux, juif ou non juif.
Car autant l’histoire de cette déportation est unique, autant elle ne se raconte et ne s’appréhende qu’à partir de « la visite du cimetière juif ». Non seulement de nombreux anciens détenus, venant d’Israël, d’Afrique du Sud ou encore d’ailleurs, viennent régulièrement en groupe s’y retrouver et s’y recueillir, mais encore, ce cimetière cimente aujourd’hui plus que jamais les liens entre Maurice et Israël. Déjà deux ans avant l’indépendance de l’île, en 1966 donc, fut créée une Amicale Maurice-Israël (A.M.I.) dont aujourd’hui les 125 membres cotisants appartiennent à toutes les communautés ethnico-religieuses de l’île : hindoue, chrétienne, musulmane, chinoise. Un magazine annuel (Mauritius Shalom Magazine) recense tous les contacts amicaux, commerciaux, culturels et réceptions diverses de l’année, en textes et en photos. A quoi s’ajoutent en français ou en anglais, quelques articles, parfois inattendus mais de très bon niveau (Les bienfaits de la Mer Morte, Political zionism, Israël rescue team saved lives after Nairobi blast…).
Quant au Juifs vivant dans l’île, ils ne seraient d’après M. O. Griffiths, qu’une trentaine, tous des expatriés, ayant pour la plupart épousé des femmes non juives. Ce sont en majorité des hommes d’affaires. Et, quoique pour la plupart « laïques » -les quelques Juifs religieux ayant l’habitude de quitter l’île pour les fêtes juives- ils n’en célèbrent pas moins Pessah, Rosh Hashana et Yom Kippour, en famille ou en groupes d’amitié. Ils suivent aussi de près l’actualité mouvementée d’Israël et les efforts de paix dont ils espèrent, comme nous tous, qu’ils finiront par aboutir.

Paradis touristique, lieu de mémoire juive, Amicale Maurice-Israël… Le tour est loin d’être fait car Maurice-Mauritius est singulier à plus d’un titre. Etat démocratique, en quoi il est exceptionnel dans la région, modèle de tolérance religieuse, Etat qui cultive presque « à la belge » un art du compromis consensuel, et où, encore mieux qu’aux Etats-Unis, la vie d’un chacun n’est nullement « nationale » mais « communautaire » : Indo-mauricien, Franco-mauricien, Afro-mauricien. Tout le monde ou presque y est bilingue si pas trilingue et parle aussi le créole. Le paradoxe est que les Afro-Mauriciens arlant créole ne pouvant se rattacher à une culture « lettrée » antérieure à leur arrivée dans l’île en qualité, si l’on peut dire, d’esclaves, sont au fond de par leur « créolité » plus mauriciens qu’africains, ce qui ne leur est pas compté comme un trait d’excellence « communautaire » ou « nationale », mais plutôt comme un manque dont il n’est pas lieu de se vanter.
Si un jour, multiculturalisme et compromis consensuels devraient connaître des turbulences, c’est bien de ce côté africain-là qu’elles naîtraient ou pourraient s’amplifier. Certes, le tourisme en expansion ou de nouveaux progrès économiques dont les Afro-mauriciens seraient d’avantage bénéficiaires pourraient, à tout le moins, colmater les brèches de l’inégalité sociale, mais ils ne suffiraient pas à égaliser et à embellir une coexistence inter-ethnique qui elle aussi se doit d’être plus ouverte. La véritable démocratie est toujours à ce prix. La culture aussi.

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