L’insupportable excellence juive

L’Académie royale des sciences de Suède a attribué cette année le prix Nobel de physique à l’Américain David Wineland et au Français Serge Haroche. Alvin Roth se voit quant à lui attribuer le prix Nobel d’économie qu’il partage avec son compatriote Lloyd Shapley. Cela signifie donc que Serge Haroche et Alvin Roth peuvent désormais être repris dans le fameux registre établi par deux professeurs d’université obsédés par le nombre de Juifs parmi les lauréats des prix Nobel.

Dans une lettre ouverte publiée le 31 mars 2011, Jan C. Biro, professeur honoraire d’endocrinologie à l’Institut Karolinska de Stockholm, et Kevin B. McDonald, professeur de psychologie à l’Université d’Etat de Californie, ont constaté qu’il y aurait 137 fois plus de Juifs que de non-Juifs récompensés par la Fondation Nobel. Pire, la proportion des lauréats juifs aurait même doublé à partir de 1945. Ces deux scientifiques invitent donc la Fondation Nobel à mettre fin à cette injustice insupportable dont la cause serait un « parti-pris juif » : les Juifs trusteraient ces prix grâce aux réseaux qu’ils auraient tissés à travers le monde scientifique et aussi grâce à leur talent exceptionnel de baratineurs.

Ces certitudes délirantes en sortent même renforcées puisque « l’escroquerie » qu’ils dénoncent se reproduit chaque année : les Juifs continuent de manigancer en coulisse pour rafler les prix Nobel. La seule réponse capable de calmer ces deux adeptes du complot juif serait d’interdire aux trois générations suivantes de Juifs l’accès aux universités.

Ces fantasmes antisémites dignes du café du commerce ne mériteraient pas qu’on s’y attarde plus longuement s’ils n’étaient pas véhiculés ouvertement par des professeurs d’université. Des écrits et des déclarations de ce type deviennent de plus en plus fréquents. Qui ne s’est pas un jour heurté à une connaissance qui lâche soudainement lors d’un dîner convivial qu’il y a probablement trop de Juifs dans tel secteur d’activités ? C’est dans ces moments pénibles qu’on saisit mieux la vulnérabilité juive. A cet égard, on célèbre ce 21 novembre 2012 le 110e anniversaire de la naissance d’un lauréat juif du prix Nobel de littérature (1978) ayant abordé dans son œuvre cette vulnérabilité si particulière : Isaac Bashevis Singer.

Ce romancier juif d’expression yiddish doit figurer sur la liste noire de Biro et McDonald. Son exemple n’illustre-t-il pas parfaitement leur thèse complotiste ? Un auteur juif peu connu du grand public et écrivant dans une langue que personne ne parle se serait arrangé pour souffler cette récompense à des géants de la littérature anglo-saxonne, espagnole ou française.

Isaac Bashevis Singer était un homme modeste et attachant. On l’imagine comme le personnage d’un film des frères Coen, A Serious Man par exemple, plutôt que sous les traits d’une figure maléfique de films antisémites comme Le Juif Süss ou Le cavalier sans monture.

Singer avait de l’esprit et beaucoup d’humour. Ainsi, le jour de la remise du prix Nobel de littérature, le 10 décembre 1978, il a introduit son discours de réception en expliquant pourquoi il écrivait en yiddish : « Les gens me demandent souvent “Pourquoi écrivez-vous dans une langue qui meurt ?” ». Il a répondu à cette question en réussissant la prouesse de faire rire le public guindé de cette cérémonie royale : « J’adore raconter les histoires de fantômes, et rien ne sied mieux à un fantôme qu’une langue qui meurt. Plus la langue est morte, plus le fantôme est vivant ! Les fantômes aiment le yiddish et, pour autant que je sache, ils le parlent tous. Je ne crois pas seulement aux démons et aux autres esprits, mais aussi à la résurrection. Je suis sûr qu’un jour des millions de cadavres parlant yiddish se lèveront de leurs tombes, et la première question qu’ils poseront, ce sera : “Quel est le dernier livre publié en yiddish ?” ».

On voudrait tellement croire Isaac Bashevis Singer et voir surgir tous ces fantômes pour hanter en yiddish les nuits des ennemis de l’excellence juive. Il n’avait peut-être pas tort lorsqu’il déclarait que « Le yiddish n’a pas encore dit son dernier mot. Il contient les trésors qui n’ont pas été indiqués aux yeux du monde ».

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