L’introduction des cours de philosophie et de citoyenneté à l’école

Les cours de religion et de morale laïque semblent dépassés par les faits. Pour de nombreux observateurs, l’introduction d’un cours de philosophie et de citoyenneté devrait mieux préparer les jeunes au vivre-ensemble dans une Belgique plurielle. L’historienne Caroline Sägesser et le philosophe François De Smet se penchent sur cette problématique que l’édition 2013 de « Fraternité » abordera le 13 décembre 2013 au Centre culturel Jacques Franck.

Que pensez-vous des cours de religion et de morale laïque en vigueur en Belgique dans l’enseignement officiel depuis 1958 ? Caroline Sägesser : Ce système est tout à fait dépassé par la réalité dans laquelle nous vivons. Lorsque le Pacte scolaire a été voté en 1958, les choses étaient claires : on se définissait essentiellement par rapport à la culture catholique de référence. En termes de diversité religieuse, on ne comptait qu’une minorité infime de protestants et de Juifs. Aujourd’hui, et surtout à Bruxelles, les choses ont radicalement changé. Le cours de religion le plus suivi dans l’enseignement officiel à Bruxelles est celui de religion islamique avec 40% à 50% des élèves. Il faut aussi reconnaître que ce système de séparation des élèves pour le seul cours qui interroge sur le sens de la vie et la transmission de valeurs porte même préjudice aux élèves en ce qu’il induit une méconnaissance totale réciproque de la culture de l’autre.

François De Smet : Caroline Sägesser a entièrement raison de rappeler d’une part que le système en vigueur est dépassé par les faits et d’autre part qu’il est absurde de séparer des élèves en fonction de leurs convictions religieuses ou celles de leurs parents. Car dès l’adolescence, ces jeunes sont en quête de sens et ils ne sont pas obligés d’avoir les mêmes convictions religieuses ou philosophiques que leurs parents. Je suis convaincu qu’un bagage philosophique et spirituel minimal doit être dispensé aux élèves du secondaire, car aujourd’hui il n’y a pas de cours de philosophie en Belgique, sauf si on a la chance de tomber sur un professeur de religion ou de morale laïque qui a l’ouverture d’esprit d’initier ses élèves aux grands courants philosophiques et religieux. Cela me semble normal qu’à 18 ans, on connaisse le contenu principal des trois monothéismes. Cela contribuerait à forger l’esprit critique et d’ouverture d’adolescents qui ont tendance à se replier sur leur propre identité et à voir l’autre comme un ennemi à abattre. On pourrait donc désamorcer beaucoup de bombes identitaires avec un cours de ce type.

C. Sägesser : Le déficit de formation des enseignants et le surcoût que génère l’organisation des cours de religion et de morale laïque constituent une source de problèmes préoccupants. Songeons qu’il ne suffit que d’un seul élève dans une école pour qu’un cours de religion soit ouvert ! En Autriche, il faut au moins cinq élèves pour que ce cours de religion soit donné. Les problèmes liés au contrôle des cours existent également dans la mesure où c’est précisément l’organe-chef de culte qui exerce ce contrôle. Les cours de morale laïque ne posent pas de problème, car ils suivent un programme officiel. Quant au cours de religion catholique, les évêques ont la courtoisie de communiquer le programme au ministère de l’Enseignement. En revanche, pour les religions minoritaires comme le judaïsme et l’islam, de nombreux enseignants sont dépourvus de tout titre pédagogique et l’absence de tout contrôle sur les programmes demeure la règle. Il y a des programmes, mais ils ne sont ni officiels ni suivis par les différents enseignants. Quant au contenu, on s’aperçoit, par exemple, que des professeurs de religion israélite et des professeurs de religion islamique abordent Yom Haatzmaout, la fête nationale israélienne, ou le conflit israélo-palestinien dans des termes peu suspects d’impartialité.

Vous êtes donc favorables à l’introduction d’un cours de philosophie et de citoyenneté ? Quelle devrait en être la nature exacte ? F. De Smet : Je n’aime pas beaucoup la notion de citoyenneté ou de civisme. Je me méfie beaucoup de ce qui est moralisant. Je vois ce cours comme un cours de philosophie et d’histoire des religions. Quelle que soit la culture de base de l’élève, c’est très formateur de découvrir que des hommes et des femmes de culture différente se soient posé les mêmes questions, croient en des vérités révélées ou en certains livres sacrés, ont des manières a priori différentes d’y répondre, mais qui se recoupent plus souvent qu’on ne le pense. Ce type de découverte conduit nécessairement l’élève à se montrer plus tolérant sans qu’on lui répète lourdement que ce n’est pas bien d’être xénophobe ou raciste. En les encourageant à travers ce cours à s’intéresser à la culture de l’autre, les élèves pourront en tirer eux-mêmes leur propre morale.

C. Sägesser : Pour ma part, la philosophie est une autre discipline. Ce qui signifie qu’il faut introduire un cours de philosophie dans les deux dernières années du secondaire, indépendamment de l’introduction du cours dont on parle et que j’appellerais plutôt en termes génériques d’enseignement de valeurs ou, comme on l’a fait au Québec, un cours d’éthique et de cultures religieuses. On passe ainsi d’un enseignement religieux à un enseignement sur les faits religieux dans une perspective d’échanges et de respect des croyances de chacun, sans que ce cours soit antireligieux.

Qui donnera ce nouveau cours ? F. De Smet : C’est la question qui agite tout le monde. Pour ma part, il me semble que les philosophes sont les mieux armés pour enseigner cette matière. S’ils développent une approche faite de passerelles et qu’ils acceptent d’abandonner la dimension doctrinaire, je vois aussi de nombreux professeurs de morale laïque ou de religion capables de donner ce cours, moyennant une formation supplémentaire. Ils doivent avoir bien conscience qu’ils s’adressent à des élèves de différentes confessions et convictions. Il ne faut pas être hypocrite, un certain nombre de professeurs de religions islamique ou israélite ne satisferont pas aux conditions requises pour l’enseigner. Il faut malgré tout donner l’occasion à tous les professeurs de religion et de morale d’accéder aisément à ce nouveau cours s’ils arrivent à s’inscrire dans un programme au sens classique du terme, c’est-à-dire un programme suffisamment clair sur son contenu.

Que deviennent les cours de religion et de morale laïque dans ce nouveau schéma ? Doivent-ils être supprimés ? F. De Smet : La collectivité devra se demander si cela vaut la peine de payer des professeurs qui enseignent à deux ou trois élèves par école par rapport au coût représenté. Et surtout se poser cette question au regard de la société qu’elle souhaite : veut-on des jeunes cantonnés sur leur seule religion ou spiritualité ou de futurs adultes ouverts sur le monde ?

C. Sägesser : Les mentalités ont évolué aujourd’hui : les professeurs de morale laïque soutiennent l’idée d’une réforme globale abolissant des cours séparés au profit d’un cours commun sur les religions. Soyons toutefois réalistes. Même si l’objectif ultime est la suppression des cours de religion et de morale laïque, il faut procéder avec prudence. Des constitutionnalistes considèrent qu’il est possible de rendre facultative la fréquentation des cours de religion et de morale laïque. L’article 24 de la Constitution impose aux écoles d’organiser ces cours, mais n’oblige pas les élèves à les suivre ! Cela permet de rendre obligatoire le nouveau cours de philosophie et de citoyenneté, tout en maintenant de manière facultative le cours de religion.. L’intérêt de cette approche a surtout le mérite d’appliquer cette réforme à tous les réseaux scolaires, le libre confessionnel compris. Si les écoles libres souhaitent conserver leur cours de religion, libre à elles de le faire, mais elles doivent obligatoirement introduire ce nouveau cours de philosophie et de citoyenneté dans leur programme.

Avec l’introduction de cours de religions et de philosophie, l’école retrouvera-t-elle sa véritable mission d’éducation ? F. De Smet : J’en suis convaincu, car on aboutira à une situation où la religion sera cantonnée à la sphère privée. Cela n’empêche pas les parents d’offrir une éducation religieuse à leurs enfants le samedi ou le dimanche, mais cela laisse l’espace public consacré à un minimum de citoyenneté commune. C’est précisément parce que les religions ont une forte composante publique qu’il me semble que l’école doit être cet espace sanctuarisé où les jeunes peuvent être en contact avec l’autre, même s’ils ont ensuite toute la vie pour se replier sur leur identité religieuse.

C. Sägesser : Oui. Cette réforme s’inscrit pleinement dans la mission de l’école qui permet aussi aux élèves de sortir de leur milieu familial et de s’ouvrir sur le monde. Si l’école se borne à prolonger ce qui est déjà connu dans la famille, elle manque à son rôle. 

Licenciée en histoire contemporaine de l’Université Libre de Bruxelles et titulaire d’un Master of Arts de la Brown University (Etats-Unis), Caroline Sägesser a été chargée de recherches au Centre de recherche et d’information sociopolitiques (CRISP) de 1998 à 2009, et elle y a publié différentes études relatives au statut des cultes et de la laïcité. Actuellement attachée au Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité (CIERL) de l’Université libre de Bruxelles (ULB), elle y achève une thèse consacrée à l’histoire du financement public des cultes dans notre pays. Caroline Sägesser a publié en 2009 Le prix de nos valeurs. Financer les cultes et la laïcité en Belgique (éd. Espace de libertés, Centre d’Action laïque). Elle a été l’un des cinq experts qui constituaient le Groupe de travail chargé de la réforme de la législation sur le temporel des cultes auprès du Ministre de la Justice (2009-2011).

Docteur en philosophie de l’Université libre de Bruxelles (ULB), François De Smet a travaillé plusieurs années dans le monde politique et il poursuit ses recherches en philosophie politique à l’ULB où il est collaborateur scientifique au CIERL. Il est également présent dans plusieurs associations en matière de culture, de diversité ou d’égalité des chances. Il dirige aujourd’hui Promo Jeune AMO, un service d’aide en milieu ouvert agréé par la Communauté française. François De Smet a notamment publié en 2001 Les droits de l’homme : origines et aléas d’une idéologie moderne (éd. Le Cerf) et en 2008 Colères identitaires, essai sur le vivre-ensemble (éd. EME). Son dernier livre, publié en 2012, est consacré au besoin de refondation du concept de laïcité : Vers une laïcité dynamique. Réflexion sur la nature de la pensée religieuse (éd. L’Académie en poche).

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