Dans chaque religion, il y a les points de vue extrêmes, qui font les choux gras des politiques comme des médias. Alors que la RTBF se concentrait il y a peu sur la montée de l’islam en Belgique, Regards a souhaité mettre en lumière ces musulmans soucieux du mieux vivre-ensemble. Une majorité silencieuse à laquelle nous avons rendu la voix.
Ce n’est pas parce qu’on crie plus fort, qu’on a forcément raison. Hamid Benichou le sait mieux que quiconque. Depuis des années, ce Belge d’origine algérienne alerte les médias, interpelle la société civile, ceux qui croient comme lui que les choses peuvent changer. En vain. « L’affaire Merah », du nom de l’auteur de la tuerie de trois enfants juifs et d’un rabbin à Toulouse ainsi que de trois militaires musulmans à Montauban en mars 2012, n’a été que la goutte d’eau, relançant la pleine prise de conscience. « C’était enfoui en nous, des coups de gueule de temps en temps, une colère qui passait. Mais Merah a fait imploser le verre et il est temps que cela cesse », pointe Hamid Benichou. « Plutôt que l’islamophobie de la chaîne publique », déclarait-il après la diffusion de « Questions à la Une » consacré à la montée de l’islam en Belgique, « je dénonce la manipulation de ces pseudo-musulmans qui veulent orienter notre communauté en adoptant un comportement victimaire. Nous protégeons nous aussi l’islam, mais nous ne voulons pas que son côté religieux soit systématiquement mis en avant ». Pas forcément facile à dire. Mais l’administrateur de l’association Bruxelles-Espace-Intercommunautaire (ex-Forum Algérie) et agent de police de la Zone Nord (Schaerbeek-Saint-Josse-Evere) n’a pas sa langue poche. « Des collègues de confession musulmane comme moi m’ont demandé si je n’avais pas peur », confie Hamid Benichou. « Peur de qui, de quoi ? Ce silence nous rend complices. Nous devons condamner et mettre au ban cette minorité qui nous dessert, nous devons refuser les discours religieux haineux comme les comportements négatifs sur la voie publique, cela donnera une autre image de notre communauté ».
Pour avancer, Hamid Benichou rassemble. Il y a quelques semaines, il rencontrait d’autres personnes désireuses comme lui de faire bouger sa communauté. « Nous voulons convaincre la ministre de l’Intérieur de lancer des “Assises de l’islam en Belgique” », déclare-t-il.« Quand on choisit de s’installer dans un pays, c’est comme lorsqu’on est invité chez quelqu’un, on ne va pas lui demander de réaménager sa maison ! Je me sens chez moi en Belgique et j’accepte les lois belges. La responsabilité incombe aux politiques trop laxistes ». Il constate : « Plus le discours des imams est virulent, plus les mosquées voient augmenter le nombre de leurs cotisations. Plus les politiques sont laxistes, plus ils remportent de suffrages… ».
Ambitions frustrées
Le communautarisme des partis, Sfia Bouarfa et Mahfoudh Romdhani (PS) le dénoncent depuis des années, eux aussi. Quitte à déplaire, quitte à avoir des ennuis. En 2006, Sfia Bouarfa se retrouvait devant la Commission de vigilance de la Fédération bruxelloise du PS, pour être sortie de sa réserve en déclarant qu’il y avait au sein des candidats issus de la communauté maghrébine, tous partis confondus, des « gens au comportement douteux ». Si elle affirme avoir subi les conséquences de ses déclarations, elle n’en a pas pour autant modifié son discours.
Les discriminations pourtant, elle y a été directement confrontée, se voyant refuser la location d’un logement à son arrivée en Belgique. Militante dès les années 70, elle découvre le MRAX et change l’orientation de ses études pour devenir assistante sociale. « On s’est toujours vu comme des militants, pas des étrangers », raconte-t-elle. « On se battait pour le droit de vote des étrangers, il était question de citoyenneté, jamais d’islam ».
Laïque philosophique et politique, Mahfoudh Romdhani se rappelle des années Nols (bourgmestre FDF) à Schaerbeek. « C’est le racisme de Roger Nols qui m’a poussé à agir ici et m’a soigné de ma schizophrénie », confie celui qui reproche à certains de conserver « les pieds à Bruxelles et la tête à Tunis ». Après la sortie des Versets sataniques de Salman Rushdie, il sera l’un des fondateurs du Centre laïc arabo-musulman (CLAM) pour créer des ponts, mieux se connaitre et se comprendre. « On construisait l’avenir, mais l’Etat ne nous a pas donné les moyens de nos ambitions », reproche-t-il aujourd’hui.
Les parcours de militants de Mahfoudh Romdhani comme de Sfia Bouarfa trou-veront leur prolongement « logique » dans la politique. Repéré par Yvan Mayeur (PS), Mahfoudh Romdhani est le premier candidat d’origine maghrébine à être présenté sur les listes du Sénat en 1991. Il sera élu aux communales en 1994 à Bruxelles-Ville, Sfia Bouarfa à Schaerbeek. « La Belgique était un laboratoire par rapport aux autres pays européens », confie-t-elle, « et les Belges accueillaient cela avec beaucoup de plaisir. Les changements se sont fait sentir aux élections de 99. L’assouplissement des procédures de naturalisation aidant, le parti, 2e à Bruxelles et victime des affaires, a compris qu’il y avait un créneau ».
En 2004, le franc-parler de Sfia Bouarfa et Mahfoudh Romdhani est stigmatisé dans les mosquées, quand les deux élus ne sont pas directement insultés par leurs colistiers musulmans. Aujourd’hui, Sfia Bouarfa est députée régionale et toujours con-seillère communale à Schaerbeek, persuadée que la procédure discipli-naire lancée à son encontre en 2006 a entrainé la perte de son mandat de sénatrice. Mahfoudh Romdhani est lui député honoraire, conseiller communal à Bruxelles-Ville et président du Crématorium. A l’approche des communales, les deux élus évoquent avec nostalgie la Charte de 1986 qui régissait l’adhésion au PS. « Pour entrer au parti, il fallait être membre de la FGTB, membre d’une Mutualité, inscrire ses enfants à l’école publique et être laïque », rappelle Mahfoudh Romdhani. « Ce sont ceux qui nous ont traités de traitres à l’époque, d’ennemis de l’islam, qui composent aujourd’hui le Parlement ».
« On a milité pendant des années contre le racisme avec un certain nombre d’acquis », relève Sfia Bouarfa, « et ces gens de l’immigration que nous avons autrefois défendus sont en train de casser tout ce que nous avons construit pour vivre avec les Belges. La double allégeance, le non-respect de l’égalité hommes-femmes, la pratique religieuse extrême et le repli identitaire ne font que libérer la parole raciste et antisémite ». Un réveil possible ? « L’Europe a raté le coche en acceptant que l’islam soit pollué par le pétrole », note Mahfoudh Romdhani. « La Belgique est en avance dans la visibilité politique des immigrés, mais elle n’a jamais voulu organiser la laïcité musulmane. Il faut que les autorités fédérales et régionales soutiennent une structure stable pour faire rayonner la culture musulmane, comme tente de le faire l’Espace Magh. Pour construire une identité débarrassée des scories et des matraquages des mosquées. Ce sont les mosquées qui doivent aller à la municipalité et non l’inverse ». Et de relancer tous les deux l’idée de l’impôt dédicacé qui permettrait à chacun de verser son impôt à la religion/conviction/ONG de son choix. « La seule façon de sortir de la tutelle du religieux et d’arriver à un avenir paisible, comme le voudraient une majorité de musulmans ».
La religion comme enrichissement
A la question de savoir si la pratique de l’islam est compatible avec la société belge, Mohamed Azaitraoui répond lui par l’affirmative. Quelques discussions avec ce musulman pratiquant, conseiller musulman à l’IPPJ de Braine-le-Château et de Wauthier-Braine, suffisent d’ailleurs pour s’en convaincre. « Questions à la une » sur l’islam ? « Il y a bien sûr le regard journalistique, mais les paroles sont là », assène-t-il. « Nous déplorons les dérives, et les discours insultants ne sont pas en adéquation avec les textes coraniques et prophétiques. Les peuples et les nations sont faits pour s’entreconnaître, c’est un signe divin. La religion n’est pas un handicap, mais un enrichissement ».
Le poste de conseiller philosophique a été mis en place dans les Institutions publiques de protection de la jeunesse (IPPJ) par la Communauté française pour encadrer philosophiquement les mineurs dans leur conviction, les écouter et leur fournir une assistance post-institutionnelle. Au quotidien et à leur demande, Mohamed Azaitraoui rencontre ces mineurs, auteurs de délits. « Je sais qu’à l’écoute de discours discriminatoires, une haine va se tisser chez ces jeunes. Je leur transmets un message de respect à l’égard des autres communautés, en leur rappelant que tous les Arabes ne sont pas musulmans et inversement, que tous les Juifs ne sont pas israéliens et inversement. Souvent, ils écarquillent les yeux ».
L’être humain n’est pas là pour imposer sa foi, prend la sagesse peu importe sa source, la multitude est une clémence, la diversité est dans l’islam, n’optons pas pour la pensée unique… les choses semblent si simples pour ce passionné de calligraphie qui encourage également à contextualiser les textes coraniques. « Il y a ce qui est fondamental et puis il y a la relation humaine. L’islam doit s’adapter avec le développement culturel et intellectuel », affirme-t-il. « Ainsi, je privilégierai toujours les études et le travail au port du voile, et la compétence d’un médecin au choix de son sexe ! ».
S’il prône un islam d’ouverture et regrette, comme Hamid Benichou, Sfia Bouarfa et Mahfoudh Romdhani, l’absence de structures représentatives, Mohamed Azaitraoui ne partage néanmoins pas toutes leurs positions. Redéfinir un islam de Belgique ? « L’islam peut s’accoutumer des réalités européennes et s’acclimater de l’environnement dans lequel il s’inscrit. Je craindrais plutôt un islam qui se veut belge, mais qui soit alimenté par des fonds douteux ». La double allégeance ? « Je considère le Maroc et la Belgique comme mes deux mamans, comme le seraient une mère biologique et une mère d’adoption. Arrivé ici il y a seize ans, je suis plus marocain que belge, mais mes enfants sont plus belges que marocains. J’ai choisi ce pays et j’ai voulu la nationalité belge. Je suis heureux de vivre en Belgique, alors pourquoi irais-je me faire enterrer au Maroc ? ». Et si c’était cela l’accommodement raisonnable.
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