L’annonce scandaleuse du maire de Jérusalem Nir Barkat de ne pas participer à la Gay Pride « pour ne pas offenser les religieux » a décidé nombre de manifestants à rejoindre la marche organisée ce jeudi en mémoire de la jeune Shira Banki, assassinée l’année dernière par un ultra-orthodoxe. Ils étaient en tout 25.000 ; un record.
Sur la photo elle sourit, le visage radieux, un peu poupon, ses cheveux bruns bouclés rabattus sur l’épaule comme les jeunes filles de son âge aiment le faire. L’immense portrait de Shira Banki, 16 ans, est installé depuis hier sur la rue Keren Hayesod, à l’emplacement où elle a été assassinée l’année dernière par un ultra-orthodoxe lors de la Gay Pride de Jérusalem.
Ce jeudi, ils étaient 25.000, selon la police, à participer à la Gay Pride en mémoire de Shira. 25.000 à se recueillir devant sa photo, à y déposer des fleurs, des drapeaux arc-en-ciel, et à méditer cette citation de Spinoza inscrite près de son portrait – elle, la jeune fille tolérante, solidaire de la cause LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, transexuels) : « Mieux vaut enseigner le bien que de dénoncer le mal ».
Ils étaient 25.000 – soit cinq fois plus que les années précédentes – mais un homme manquait, le premier représentant de la ville : Nir Barkat. Le maire de Jérusalem, qui aspire à devenir député avec le Likoud, avait en effet annoncé la veille qu’il n’assisterait pas à la Gay Pride « pour ne pas offenser les religieux ». Une offense faite, en réalité, à la mémoire de Shira Banki, à la communauté LGBT, et à tous les laïcs qui se pensaient représentés par ce maire non-religieux.
Les Laïcs (et religieux) contre les extrémistes
La polémique vient s’ajouter à bien d’autres concernant la cause LGBT. La veille, le rabbin Yigal Levinstein, qui codirige une école pour conscrits à Eli, a provoqué un scandale en accusant les homosexuels de « déviance ». Près de 300 rabbins ont signé une pétition pour le soutenir.
Peu avant, c’est la nomination du rabbin de Tsahal, Eyal Qarim, qui a fait grand bruit. Homophobe notoire, il compare les gays à des « malades » et des « handicapés », mais ses propos concernent aussi les femmes ou les non-juifs. Chaque fois, le texte saint est invoqué, comme lorsqu’il rappelle, sans autre commentaire, que « la Bible justifie le viol en temps de guerre ». Certes, la Bible justifie parfois l’injustifiable. Toutefois, se contenter d’en donner une interprétation littérale, sans réflexion ni pensée critique vers lesquelles 2 000 ans d’exégèse juive devraient porter, est insensé. « Vous ne pouvez pas insulter toute une communauté et vous cacher derrière la loi juive », s’est même emporté le ministre Naftali Bennett, dont le parti nationaliste religieux ‘Foyer juif’ doit son succès à une ouverture vers le public laïc, tout en restant le porte-drapeau de la colonisation en Cisjordanie.
Preuve que la société juive israélienne, loin d’être gagnée par le messianisme, est traversée par divers conflits : laïcs contre religieux, mais aussi des laïcs et des religieux contre les extrémistes. Les partis de gauche et du centre, dont des représentants manifestaient à la Gay Pride de Jérusalem, le savent bien. Le Premier Ministre Netanyahu aussi. « La marche de la Gay Pride n’est pas une marche pour un groupe particulier », a-t-il déclaré dans une vidéo postée jeudi matin sur son compte Facebook. « Nos frères et sœurs [LGBT] sont inséparables de la société israélienne. »
Toutes les couleurs en mémoire de Shira Banki
Pour tenter d’éteindre la polémique, Nir Barkat a déposé une gerbe jeudi matin devant le portrait de Shira Banki. Il a multiplié les déclarations, affirmant s’être battu pour permettre la tenue de l’événement contrairement à Beersheba, où il avait été annulé pour raisons de sécurité. Et de fait, les moyens déployés à Jérusalem étaient impressionnants : 2 000 policiers, des forces spéciales, des autobus barrant la route, des barrières tout au long du cortège… Il y a eu près de 50 arrestations, dont le propre frère de l’assassin de Shira Banki, soupçonné de préparer une attaque depuis sa cellule.
25.000 personnes ont bravé leur crainte d’un attentat pour venir à la Gray Pride. Une foule immense, colorée et joyeuse, chantant dans les rues de la Ville Sainte : « Jérusalem pour tous et pour toutes ! » Avec des femmes et des hommes, certains déguisés comme on en voit dans toutes les Gay Pride, d’autres portant les t-shirts bleus des mouvements de jeunesse de gauche, ou ceux verts du parti Meretz. Avec la chrétienne Tallen Abu Hanna, Arabe israélienne couronnée première Miss transexuelle en Israël. Et partout des enfants, des familles, membres de la communauté LGBT ou pas, une majorité écrasante de laïcs mais aussi des religieux aux kippas multicolores, mobilisés autour du slogan « mon judaïsme n’est pas raciste ».
Tous, si différents, mais réunis autour d’une seule et même idée : laver l’offense faite à la mémoire de Shira Banki.
Frédérique Schillo – Twitter : @FredSchillo
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