Le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme est un instrument incontournable en matière de lutte contre l’antisémitisme. Ce service public a toutefois été jugé trop timide face aux manifestations d’antisémitisme. Joël Kotek, professeur d’histoire à l’ULB, et Edouard Delruelle, directeur adjoint du Centre pour l’égalité des chances, confrontent leurs points de vue.
Est-il possible pour une institution publique de lutter efficacement contre l’antisémitisme ?
Edouard Delruelle : Cette question est essentielle, car il existe un malentendu sur la législation en vigueur qui ne permet d’agir que de manière limitée contre l’antisémitisme. Il existe en effet une différence entre les discriminations et les discours de haine. La logique de traitement est différente et même inversée. Pour les discriminations, le principe général est l’égalité de traitement : on ne peut jamais discriminer. Nous pouvons donc intervenir souvent soit en intentant une action judiciaire soit en menaçant de le faire. Dans le cas des discours de haine, c’est l’inverse : la liberté d’expression est considérée comme le principe général, et le discours de haine, l’exception. Nous ne pouvons légalement intervenir que dans un nombre restreint de cas. Cette situation crée un sentiment de « deux poids deux mesures » et on peut penser que nous défendons beaucoup les publics marocains ou turcs (principalement victimes de discriminations), et que nous ne nous préoccupons pas des discours de haine antisémites. C’est faux, bien entendu, mais je comprends que cela soit perçu ainsi. Face aux discours de haine dont sont victimes les Juifs, nous sommes en réalité moins bien armés pour réagir sur le terrain judiciaire.
Cela se passe-t-il différemment en France ?
E. Delruelle : Non, mais comme nous avons les yeux rivés sur les médias français, cela ajoute encore de la confusion. En France, la loi est beaucoup plus répressive, sans doute « grâce » à Le Pen. L’injure raciale orale est punie par la législation française : si quelqu’un vous traite de sale Juif, il sera poursuivi devant les tribunaux. En Belgique, ce n’est pas le cas, sauf si l’intention et le contexte est d’inciter à la haine ou à la violence. De plus, en Belgique, il faut prouver chez l’auteur du propos ce qu’on appelle le dol spécial (la volonté expresse de nuire à autrui en commettant l’acte décrit par la loi). Cette exigence supplémentaire complique encore les actions judiciaires pour antisémitisme.
Joël Kotek : Vraisemblablement, l’arsenal juridique belge ne permet pas de poursuivre l’antisémitisme. J’ai le sentiment que le Centre pour l’égalité des chances a manqué parfois de sensibilité ou d’absence de réaction par rapport à l’antisémitisme. Comme si cette institution avait du mal à prendre en considération la spécificité de l’antisémitisme au-delà du racisme. Ce déficit met en exergue un manque de culture du Centre pour l’égalité des chances sur l’antisémitisme qui fait des Juifs un objet de haine très particulier. L’antisémitisme, c’est autre chose qu’une forme de racisme. En réalité, on est face à une forme particulière de haine qui dépasse largement l’objet même des Juifs. C’est une haine construite par rapport à des fantasmes qui ne con-cernent pas les Juifs. Le malaise des Juifs est donc né du constat suivant : l’organisme censé les protéger de ce flot antisémite qui leur paraît ininterrompu depuis quelques années ne parvient pas cerner la véritable nature de l’antisémitisme.
E. Delruelle : Le problème, c’est qu’aux yeux de la loi, l’antisémitisme n’est qu’une forme de racisme. Techniquement, il s’agit d’une discrimination raciale sur base de l’ascendance. Le Centre pour l’égalité des chances n’a donc aucun moyen d’accorder juridiquement quelque spécificité que ce soit concernant l’antisémitisme à l’exception du négationnisme. C’est la raison pour laquelle nous avons tant investi dans la lutte contre ce phénomène. Et nous avons obtenu des condamnations.
L’affaire du Zwinkrant, ce journal knokkois qui a publié un billet véhiculant des préjugés antisémites, illustre-t-elle le problème que pose l’exigence d’incitation à la haine pour punir la parole antisémite ?
J. Kotek : Si présenter les Juifs comme des gens se considérant comme des êtres supérieurs et souhaitant dominer le monde ne constitue pas une incitation à la haine, je pense qu’il y a un problème.
E. Delruelle : L’article litigieux est complètement nauséabond et antisémite. Mais sur le plan juridique, il ne s’agit pas d’incitation à la haine. Il entre dans la catégorie de ce qu’on appelle les « propos qui choquent, qui blessent et qui inquiètent », mais permis au titre de la liberté d’expression. Il n’y avait donc aucune chance de faire condamner le Zwinkrant. D’aucuns diront qu’on aurait pu au moins essayer d’intenter une action. Mais si l’on perd le procès ? Les conséquences peuvent être catastrophiques. Ajoutons que si certains dans la communauté juive, et notamment les organisations représentatives, estimaient qu’il y avait matière à poursuites, elles pouvaient le faire. Le Centre pour l’égalité des chances n’a pas le monopole de l’action judiciaire contre l’antisémitisme. Les mêmes qui nous reprochaient de ne pas faire de procès contre le Zwinkrant avaient eux-mêmes la capacité de le faire ! Cela ne nous a pas empêchés pour autant d’immédiatement condamner dans les médias cet article en rappelant qu’il est bel et bien antisémite.
La question de l’antisionisme fait encore débat. Est-ce de l’antisémitisme ?
J. Kotek : L’antisionisme n’est pas par essence antisémite, mais il y a des moments où l’antisionisme radical bascule dans l’antisémitisme. Lorsqu’on prête par exemple à Israël des actes qu’il ne commet pas ou qu’on lui attribue des caractéristiques abjectes qu’il n’a pas. Dire par exemple qu’Israël est un Etat nazi, c’est non seulement s’en prendre aux Juifs, mais caractériser Israël pour ce qu’il n’est pas. Ce n’est pas un Etat qui tue prioritairement les enfants. Lors de l’offensive à Gaza fin 2008, on rappelait toujours le nombre d’enfants tués par l’armée israélienne. Je constate que cette focalisation sur les enfants tués est inexistante dans les analyses consacrées à d’autres conflits en cours. On ne procède jamais au même décompte pour la Syrie, alors que le nombre de morts est multiplié par quatre ou cinq. On ne parle que de civils, sans préciser le nombre d’enfants assassinés. Il y a donc un vocabulaire et une grammaire spécifiques à l’antisémitisme qu’il faut décrypter et expliquer.
E. Delruelle : Je suis persuadé qu’il y a des formes d’antisionisme qui sont antisémites. C’est même pire que ça : des personnes se prétendent antisionistes sans se rendre compte qu’elles tiennent effectivement un discours antisémite. Mais à nouveau, tout cela est difficile à traduire en termes juridiques. Associer l’étoile de David et la croix gammée devrait pouvoir être condamnée, selon moi, mais ce n’est pas le cas actuellement.
Avez-vous le sentiment que le Centre pour l’égalité des chances a du mal à condamner l’antisémitisme qui s’exprime au sein des populations musulmanes ?
J. Kotek : Oui. Je perçois bien le malaise du Centre pour l’égalité des chances à s’en prendre à ceux qui sont sans doute les plus discriminés. S’il est vrai que les Juifs ne font plus l’objet de discriminations et que l’antisémitisme décroît dans la société occidentale, il connaît malheureusement une croissance dans certaines franges de la population elles-mêmes victimes du racisme et de discriminations. C’est dans ce contexte que l’effet cumulatif de l’antisémitisme prend toute sa signification. La tuerie commise par Mohamed Merah est le produit d’une accumulation de centaines de messages qui suscitent le passage à l’acte.
E. Delruelle : Joël Kotek exagère lorsqu’il parle du malaise que nous aurions face à ce type d’antisémitisme. Nous sommes conscients qu’il y a une montée de l’antisémitisme chez les jeunes allochtones. Je le dis publiquement depuis des années, même si nous manquons d’objectivation du problème. Le « phénomène Dieudonné » en est un symptôme inquiétant. Plus de 1.000 jeunes allochtones ont assisté récemment à ses deux représentations à Herstal. Les billets ont tous été vendus en trois heures à la FNAC de Liège. Dieudonné catalyse tout leur sentiment de victimisation en leur proposant un discours antisémite cohérent : s’ils sont victimes de discriminations, c’est à cause des Juifs et des homosexuels. Tout le spectacle d’Herstal s’est construit sur l’antisémitisme et l’homophobie. Il ne fait aucun doute selon moi qu’on se situe dans l’incitation à la haine. Dès que le Parquet aura qualifié les faits, le Centre pour l’égalité des chances se constituera partie civile. J’espère qu’il y aura un procès et qu’il sera condamné. L’objectif est que Dieudonné ne remette plus jamais les pieds en Belgique et qu’en tout cas, plus aucun organisateur de spectacles n’ose l’inviter.
Professeur d’histoire de l’Europe à l’Université libre de Bruxelles (ULB), Joël Kotek s’est spécialisé entre autres dans l’histoire de l’antisémitisme. Il a exercé de 2003 à 2007 la fonction de directeur de la formation au Mémorial de la Shoah de Paris – Centre de documentation juive contemporaine. Il est membre du comité de rédaction de la Revue d’Etudes de la Shoah et directeur de publication de la revue Regards.
Directeur adjoint du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme depuis 2007, Edouard Delruelle est professeur de philosophie morale et politique à l’Université de Liège (ULG). Il a été, entre autres, rapporteur de la « Commission Euthanasie » dont les conclusions ont débouché sur la législation belge actuelle, puis rapporteur de la « Commission du dialogue interculturel ». Il a notamment publié en 2004 L’impatience de la liberté. Autonomie et démocratie (éd. Labor).
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