Le patron de Filigranes devait recevoir le polémiste français Eric Zemmour le 6 janvier 2015. Marc Filipson a finalement décidé d’annuler l’événement, pourtant fixé à l’agenda depuis plusieurs mois. Avant qu’une photo des deux hommes dans la librairie ne circule dans les médias. Marc Filipson s’en explique, comme il revient avec nous sur Charlie Hebdo et la liberté d’expression.
La venue de Zemmour chez Filigranes a été très critiquée. Pour quelle raison avez-vous décidé de l’inviter ?
Je reçois Eric Zemmour depuis une dizaine d’années pour présenter ses essais, comme tous les auteurs qui viennent chez nous présenter leurs ouvrages, avec une séance de questions-réponses et de dédicaces. Le 10 octobre 2014, je l’ai invité personnellement pour venir parler du Suicide français. Et il a tout de suite répondu oui. Je ne le lis pas, c’est le personnage controversé qui m’intéresse. Toute la presse savait qu’il venait et personne n’a réagi.
Pourquoi avoir alors annulé sa venue programmée le 6 janvier dernier ?
Une élue bruxelloise a soudainement décidé de se faire remarquer en comparant Zemmour à Dieudonné, et c’est à partir de là que tout s’est enflammé. Le nombre d’exemplaires vendu chez nous a doublé ! Si j’ai décidé d’annuler la venue de Zemmour, c’est parce qu’on a appris que les membres du groupe néo-nazi Nation viendraient devant la librairie pour défendre Zemmour face aux militants d’extrême gauche. Je refuse d’offrir ce bénéfice à un groupe fasciste. Yvan Mayeur, le bourgmestre, m’avait assuré que la police pourrait nous venir en aide, mais j’ai refusé d’en arriver là. Filigranes est un lieu de rencontre, pas un champ de bataille.
Vous avez néanmoins présenté Zemmour au Cercle de Lorraine, avant qu’on ne vous retrouve à ses côtés chez Filigranes devant une galette des rois…
A la demande de son attaché, j’ai accepté de présenter l’homme, le polémiste, le provocateur qui a réussi à faire 300.000 exemplaires en une semaine parce qu’il a dit de ce qu’il ne fallait pas, le Pied-Noir qui vient d’Algérie, l’exemple d’assimilation française, en aucun cas son livre. Je suis d’ailleurs un des rares à lui dire droit dans les yeux ce que je pense, par rapport à sa misogynie et un tas d’autres choses. Nous ne sommes pas amis, nous entretenons une relation de camaraderie et professionnelle. Son attaché m’a finalement demandé s’il pourrait entrer en passant devant la librairie, et je lui ai répondu comme l’aurait fait n’importe quel commerçant. Pour un non-événement, j’ai réussi à ce qu’on parle de Filigranes partout. Ma seule erreur a été de poser avec lui sur cette photo, comme j’ai l’habitude de le faire avec tous les auteurs. Cette petite provocation était peut-être de trop.
En tant que librairie, la liberté d’expression doit-elle pour vous être totale ?
Elle est totale chez Filigranes aujourd’hui pour mes clients, mais je demande à mon personnel de ne pas s’engager dans des discussions politiques. Les auteurs que nous invitons ne sont pas sur une estrade, il s’agit d’une rencontre. Concernant les livres, j’ai refusé d’en avoir certains en magasin, comme celui de Richard Millet faisant l’apologie de Breivik, ou Mein Kampf, mais je les vends sur commande. Contrairement à Dieudonné, Zemmour n’est pas un amuseur public, il écrit des essais, il est factuel, il constate, et oui, il a réponse à tout. Il faudrait plus souvent le mettre face à ses contradicteurs.
Le lendemain de la venue de Zemmour avait lieu la tuerie à Charlie Hebdo, suivie de menaces et d’une pagaille générale pour obtenir le fameux exemplaire des survivants…
Une demi-heure après l’attentat, nous avons reçu un appel anonyme à la librairie et la brigade antiterroriste est intervenue. Je me suis rendu compte que c’était moi en tant que Juif qui était menacé plus que ma librairie. Des policiers en civil sont restés dans le magasin pendant deux jours, avec des rondes devant les différents Filigranes. L’entrée du n°42 de l’avenue des Arts a été fermée deux semaines, avant d’être rouverte, en présence d’un garde. Pendant 24h, nous avons mis « Je suis Charlie » sur notre page Facebook et j’ai fermé plus tôt pour permettre à mon personnel d’aller place du Luxembourg. L’effervescence qui a suivi a été tout à fait exceptionnelle. Je n’avais connu cela qu’à la mort du Roi Baudouin. On s’est retrouvé ici à devoir gérer dès 7h du matin et pendant deux jours des files entières de clients espérant obtenir un exemplaire. On a été pris en otage, c’est devenu totalement insensé ! Surtout quand on sait que plusieurs journaux francophones belges avaient proposé à Charlie Hebdo d’encarter ce numéro et de l’offrir gratuitement à leurs lecteurs. Mais Charlie a refusé. Cela me dérange aussi que certains donnent de l’argent (ce magazine qui était au bord de la faillite compte désormais 300.000 abonnés !) pour des gens qui ne sont pas Charlie en réalité. Charlie, c’est ceux qui ont été tués et qui pensaient tout autrement.
Partagez-vous l’inquiétude de nombreux Juifs en Belgique ?
Les membres de Charlie Hebdo ont été tués pour ce qu’ils avaient fait, les Juifs de l’Hyper Cacher pour ce qu’ils étaient, uniquement juifs. Mais je ne me sens pas menacé aujourd’hui. La Belgique n’est pas un pays antisémite, on est bien ici, on n’a pas besoin de partir. Fermer les écoles juives était peut-être une bonne décision dans la mesure où les policiers, eux-mêmes menacés, ne pouvaient pas les protéger comme ils auraient dû. Mais même si ma fille est dans une école juive, je n’aurais pas fermé. On a entendu plusieurs responsables musulmans en Belgique condamner fermement les attentats, et je ne peux m’empêcher de me demander aujourd’hui, puisqu’on sait qu’on a raison et qu’on sait que cela les provoque, s’il était vraiment nécessaire avec ce numéro spécial d’encore blesser ces gens. Qu’est-ce que cela nous apporte ?
]]>