Marc Filipson « Nous avons été lâchés ! »

Alors que l’OCAM a décidé de maintenir pour une semaine le niveau 4 de la menace sur Bruxelles, le patron de la librairie Filigranes, Marc Filipson, tente tant bien que mal de poursuivre son activité. Il nous confie son désarroi et sa colère face à la gestion de la situation par les autorités. Interview.

Dans l’histoire de Filigranes, c’est la première fois que vous fermez, et pour trois jours ! Comment cette décision a-t-elle été prise et que représente-t-elle pour vous ?

En effet, c’est une première… Michel Kacenelenbogen du Théâtre Le Public et moi, nous avons réussi à créer un lieu de vie, un lieu de partage, et cela nous retombe dessus. Nous devenons une cible potentielle ! On ne m’a pas obligé à fermer, mais les autorités bruxelloises m’ont fait comprendre qu’il valait mieux que je le fasse, sans quoi je serais responsable s’il arrivait quelque chose. A 11h, samedi, j’ai donc averti mon personnel que la journée était finie et qu’il pouvait rentrer chez lui. J’étais dans le désarroi le plus total, j’ai reçu heureusement énormément de messages de soutien. Beaucoup d’amis auteurs se sont également manifestés, Joël Dicker, David Foenkinos, Bernard Weber, Richard Ruben… J’ai bien compris que j’étais une cible, j’ai malheureusement été pendant des mois sous protection policière après les attentats de Charlie Hebdo. Mais j’ai le sentiment cette fois d’avoir été lâché par les autorités…

Vous avez décidé de rouvrir ce mardi avec deux gardes devant la porte d’entrée et un seul accès à la librairie. La Ville intervient-elle dans la sécurité des lieux ?

Absolument pas, et c’est exactement ce que je lui reproche. J’ai d’ailleurs envoyé un courrier au Bourgmestre de Bruxelles, au ministre de la Défense et au ministre des Affaires étrangères pour obtenir deux gardes armés, c’est tout ce que je demande. Actuellement, je paie 800 euros par jour pour deux vigiles privés, 800 euros que nous n’avons déjà pas avec le manque à gagner. Les gens ont besoin d’être rassurés. On ne peut pas à la fois demander aux commerçants de fermer et ne pas prendre les mesures nécessaires une fois qu’ils rouvrent. Les moyens mis en place ne semblent pas non plus concerner tout le monde de la même façon. Comment explique-t-on la présence de militaires devant une librairie bruxelloise du piétonnier ou devant le Cirque Bouglione, et pas devant une librairie qui accueille chaque week-end près de 10.000 personnes ? Je ne comprends pas.

Avez-vous déjà pu estimer vos pertes financières ?

Je peux compter une perte de chiffre d’affaires de 200.000 euros sur le samedi, dimanche et lundi, en plus des 60 employés qui tournent sur la journée à payer. Je ne peux donc pas tenir longtemps à ce régime, je n’ai pas suffisamment de réserves. Surtout que les recettes des dix derniers jours me permettent de payer mes échéances. Ce mardi, j’ai gagné l’équivalent d’une demi-journée et cera probablement aujourd’hui la même chose. Certains clients viennent acheter uniquement par soutien. J’avais souscrit après les attentats de Charlie une assurance anti-terroriste, en pensant qu’elle comprenait un revenu garanti, mais en réalité, il n’existe aucune indemnisation ! Et tous les commerces sont logés à la même enseigne…

Qu’attendez-vous des autorités ?

J’espère que les assurances débloqueront un fond exceptionnel pour indemniser ce que personne n’a été en mesure de prévoir et aider les commerces à traverser cette crise, au risque sinon qu’ils mettent la clé sous la porte. Je pense de toute façon que les autorités nous demanderont de rentrer nos factures pour nous rembourser les frais que nous avons eus en matière de sécurité. A côté de cela, j’attends une réaction de l’Etat : la moindre des choses serait de ne pas nous compter la TVA, le précompte et l’ONSS pour cette période. Je ne pense pas être un utopiste.

Comment pensez-vous pouvoir revenir à la normale ? Quelles dispositions pratiques comptez-vous prendre ?

Certains, comme en Israël ou au Liban, vivent dans un Etat de guerre permanent et s’adaptent. Vous êtes partout passé au détecteur, et c’est normal. Ici, ça nous est tombé dessus et personne ne sait comment réagir. Néanmoins, la menace est là, et ce que l’on dit aujourd’hui sera valable pour demain comme dans quelques mois. Je n’ai personnellement pas les moyens de payer des gardes tous les jours et à chaque entrée. J’ai donc demandé des devis pour des portiques anti-métaux, je compte aussi installer des barrières Nadar pour délimiter les entrées et sorties du magasin, et placer un container extérieur qui servira de vestiaire pour les sacs à mains. De nouveau, j’ai fait la demande à la commune, sans réponse.

Qu’en est-il de l’agenda de vos activités ?

La soirée de mardi avec deux auteurs de BD a été annulée, de même que la soirée caritative au profit du Fonds Erasme de jeudi qui prévoyait 20 auteurs en dédicaces. Les dédicaces de ce mercredi, en revanche, avec Lupano et Paul Cauuet, sont maintenues. En décembre, nous maintenons aussi la venue de Douglas Kennedy, David Foenkinos, Bernard Werber et l’allumage des bougies de Hanoucca. Pour ce qui est des soirées caritatives qui ont été annulées cette semaine, elles seront reportées en journées. Sur présentation d’un mail envoyé à nos abonnés, 20% des ventes seront reversées à l’organisation bénéficiaire. Cela reste très important pour nous, en dépit de la situation. Ce qui arrive est épouvantable, mais nous continuerons de nous battre.

Un volet baissé et deux vigiles devant la porte d’entrée ce mercredi encore, la librairie Filigranes aura connu de meilleurs jours. Si l’affluence y était moindre qu’en temps normal, on y faisait tout de même la file, signe que l’activité doucement reprend. Encore très affecté, Marc Filipson a tenu à distribuer des roses à son personnel, pour le remercier de sa présence « en ces jours difficiles ». Un libraire qui tient plus que jamais à clamer sa liberté de parole par la diversité de ses ouvrages et le public multiculturel auquel il s’adresse. Hier, c’est à ses 15.000 abonnés qu’il s’adressait personnellement dans la Newsletter de sa librairie, titrée ‘L’enfermement’, illustrée de sa librairie déserte samedi et se concluant par ces mots : « Nous défendrons toujours la pensée, la liberté, l’amour libre, la dévotion religieuse, l’athéisme le plus forcené. Mais jamais nous ne céderons face à celui qui nous menace, en s’offrant, martyrs supposés mais morts quand même, à sa merci. Fermer, c’était résister. Fermer, c’était montrer que nous sommes conscients de ce qu’est l’ennemi. Lisez, nom de Dieu ».
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