Marc Weitzmann : « Quand j’étais normal »

Marc Weitzmann place souvent l’intrigue de ses romans dans le terreau familial pour mieux glisser vers le terrain social. Tout oppose ses deux héros qui nous interrogent sur la possible métamorphose des êtres et des identités.

  
« To be or not to be, faut-il être ce que les autres attendent de vous ou être soi ? »Voici l’une des questions sur laquelle porte ce livre. Quel renoncement paie-t-on pour ressembler à ce que les gens attendent de vous ? Que faire si l’on ne correspond pas à cette image ? Le narrateur, Gilbert, grandit avec celle véhiculée par ses parents. Persuadés qu’il n’y a pas de mauvaise graine, ils pensent que l’éducation et les rencontres façonnent les êtres. J’ignore s’il existe un mal initial, mais pour eux il suffit de faire confiance à la vie. Pour peu qu’on soit cultivé et rationnel, tout se passe bien. Qu’advient-il s’ils se trompent ? La société peut-elle nous protéger de la sauvagerie ? Guère révolté, Gilbert se mure dans un no man’s land de silence. Une partie du conflit réside dans cette incapacité à dire ce qu’il pense. Ainsi, il craint pour ses parents, car il perçoit leur fragilité. Cette inquiétude est d’ailleurs très juive.
 
Pourquoi est-il si insensible à leur idéologie ? Les parents de Gilbert ont vécu la Seconde Guerre mondiale. Aussi connaissent-ils la précarité des choses. Leur choix de croire en la vie et de vouloir réparer le monde est courageux. Ce roman confronte deux générations aux antipodes l’une de l’autre. Gilbert a grandi dans l’apparente normalité. Tout lui a été donné, or il ne réalise pas qu’il bénéficie de quelque chose d’exceptionnel. Cette vision se fissure lorsqu’il saisit que tout cela est plus fragile que ce que ses parents ont voulu lui faire croire. Alors qu’elle n’a pas affronté la tragédie de la guerre, sa copine Clélia a une vision noire et révoltée de l’existence. Elle représente en cela les 30-40 ans d’aujourd’hui. Les parents de Gilbert ont frôlé la destruction totale, mais ils ont décidé d’investir la vie.
 
Ils croient que les livres peuvent changer un être, or peut-on échapper à son destin ? Si l’on peut nommer les choses à travers l’imagination et la fiction, dans la vie, l’opacité des êtres demeure complète. Didier Leroux, l’ami d’enfance de Gilbert, est ancré dans la fureur. Il émane de lui une colère radicale, digne d’une sauvagerie animale. Quoi qu’il vive ou qu’il lise, rien ne peut altérer la violence ou la rage qui l’ont structuré. Ce constat constitue l’une des tensions du roman, car il se heurte à la vision progressiste des parents du héros. Cela l’oblige à se frotter à l’écueil de la nature humaine. Tous les personnages du livre aspirent au changement. Il y en a qui en sont capables, mais ici c’est un leurre. Dans quelle mesure peut-on vraiment changer et s’affranchir de ce qu’on est ?
 
Comment dès lors être un homme ? Cette interrogation se pose de façon particulière en France. Plus que deux mondes qui s’opposent, cette histoire met en lumière une période où règne le communautarisme. Plein de mondes se côtoient sans se croiser. Alors que l’Amérique cultive le mythe du « self-made-man », la France n’envisage pas de se séparer du groupe. Didier Leroux incarne la virilité à l’état brut. Cela m’amuse de le situer à la frontière, entre transgression et élévation, car les choses peuvent toujours basculer. Chacun est pris dans ce qu’il est, tout en recherchant la liberté. La mienne est de pouvoir écrire.
  
Synopsis
« Les mots, c’est ça ton poison ». A force de trop penser, Gilbert Bratsky est-il passé à côté de sa vie ? Il faut dire qu’il a baigné dans une famille où la culture et la lecture étaient vénérées. Mieux que ça, elles étaient les garantes du salut de l’Humanité ! Rescapés de la Shoah, ses parents ont préféré oublier de quoi l’homme est capable. Leur altruisme pourra-t-il modifier la trajectoire de Didier Leroux ? Cet adolescent délinquant séduit Gilbert par ses travers. Malgré la dichotomie de leurs esprits, ils semblent projetés dans le miroir d’une France qui ne sait pas trop à quoi se raccrocher. L’amour, la judéité, la trahison, les désillusions et la violence pimentent ce roman inquiétant.    
 
MarcWeitzmann, Quand j’étais normal, éditions Grasset

 

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