Marek Halter : L’inconnue de Birobidjan

Dans L’inconnue de Birobidjan (éd. Robert Laffont), Marek Halter nous plonge au cœur de l’Union soviétique stalinienne en racontant l’histoire d’une actrice ayant eu une liaison avec Staline le soir même où il annonce la création d’une Région autonome pour les Juifs au Birobidjan (Sibérie orientale). Un rendez-vous à ne pas manquer le 27 février 2012 à 20h30 au CCLJ.

Dans ce roman, vous placez une grande partie de l’action au Birobidjan. Comment expliquez-vous que Staline y ait créé une Région autonome juive en 1932 ?

Personne n’a encore pu vraiment expliquer pourquoi Staline a envisagé une solution territoriale à la question juive. A travers cette Région autonome juive, on s’aperçoit qu’un mal ne ressemble pas nécessairement à l’autre. Lorsqu’Hitler prévoit sa solution finale pour les Juifs, Staline cherche aussi une solution pour ses 5 millions de Juifs trop voyants ou occupant des postes trop importants au sein des structures soviétiques. Au lieu d’imaginer un Auschwitz en Sibérie, il leur attribue une région autonome où le yiddish est la langue officielle. Mais cette terre est hostile et remplie de marais insalubres. Par ailleurs, l’objectif de ce peuplement en Sibérie orientale est de protéger l’URSS contre l’expansion japonaise sur le continent depuis leur invasion de la Mandchourie en 1931.

Vous montrez bien que le théâtre yiddish du Birobidjan a rencontré beaucoup de succès. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Au début des années 30 en URSS, le seul endroit où l’on pouvait encore critiquer le pouvoir était le théâtre. Le Kremlin s’en est rendu compte et une liste noire d’acteurs et d’artistes suspects a commencé à circuler. Une fois sur cette liste noire, on ne pouvait plus travailler et on devenait un parasite qu’on envoyait au goulag. Une échappatoire existait néanmoins : le théâtre yiddish du Birobidjan. Des acteurs non juifs remarquables ont rejoint ce théâtre et contribué à son rayonnement. Quelle ironie de l’histoire qu’un théâtre yiddish devienne un refuge pour des artistes persécutés. Et l’héroïne de mon livre, Marina, cette jeune actrice non juive antisémite, ira au Birobidjan parce qu’elle a couché avec Staline la nuit même où il a une vive altercation avec sa femme Nadejda Allilouïeva,devant tous les convives d’un grand dîner. Le suicide de cette dernière est maquillé en crise d’appendicite. Tous les témoins gênants doivent donc disparaître, et surtout Marina.

Quel regard portez-vous sur cette solution territoriale soviétique à la question juive ?

En tant que solution au problème juif, c’est un échec retentissant. On ne peut pas artificiellement fabriquer une identité nationale. Il fallait qu’il y ait une relation étroite entre le Peuple, le Livre et la Terre pour que cela fonctionne. Or, les Juifs n’ont aucun lien historique avec le Birobidjan. Si je voulais être méchant, je dirais que c’est aujourd’hui un Jurassic Park de ma civilisation yiddish. On y enseigne encore le yiddish dans les écoles où des petits Chinois apprennent cette langue, c’est fou. Pourtant, quand j’ai visité le Birobidjan l’année passée, j’ai eu un choc. On m’a conduit dans une isba transformée en synagogue où des vieilles dames m’ont accueilli en chantant A Yiddishe mame. J’ai pleuré évidemment. D’une certaine manière, cette civilisation a survécu dans ce coin reculé de la Sibérie, puisque les 8.000 Juifs qui y vivent encore tiennent à la langue et à la culture yiddish.

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