Cela fait cinquante ans qu’ils vivent à Knokke et leur atelier de peinture s’est transformé au fil du temps en une véritable caverne d’Ali Baba. Martin Reisberg et Bitia Rosendor partagent volontiers leur amour de l’art. Nous en avons profité pour revenir avec eux sur leur parcours et leur vie d’artistes à Knokke.
Des hiboux, des planètes, des paysages, des marines, des portraits… Ici, un moulin flamand, là des reproductions de Van Gogh, Cézanne…, quelques sculptures aussi. A un mètre de la vitrine de cette galerie qui donne vue sur la digue, Martin Reisberg a placé son chevalet et sa chaise de travail. La peinture n’a pas eu le temps de sécher, laissant imaginer qu’une œuvre est en cours. A peine plus loin, sous une mouette suspendue au plafond, un autre chevalet accueille des toiles qui n’ont pu être accrochées aux murs, quand celles-ci n’ont pas été directement posées au sol. Un divan et un confortable fauteuil ont trouvé place au milieu de la pièce, à l’usage des visiteurs, et des hôtes eux-mêmes. Un vélo tente de se faire discret devant le radiateur. « J’en faisais encore il y a quelques mois pour me déplacer dans Knokke, mais j’ai fait un accident », précise l’artiste, avant de nous parler de lui et de sa chère et tendre.
Martin Reisberg et Bitia Rosendor se sont rencontrés à New York en 1949 et ne se sont plus jamais quittés. Elle est née à Jérusalem et a rejoint la Belgique à l’âge de deux ans avant de se réfugier en mai 1940 avec sa famille aux Etats-Unis. Lui est d’origine américaine, dont il a conservé l’accent irrésistible. « Enfant de la dépression », comme il se décrit, il réalise sa chance d’avoir pu profiter des avantages donnés à l’époque aux artistes. Mais la guerre suspend ses activités : Martin Reisberg doit quitter l’Académie des Beaux-Arts pour la marine marchande. « J’avais 19 ans, c’était le moment de participer », témoigne-t-il. Riche de ses nombreux souvenirs de voyage, il trouvera ensuite un poste comme illustrateur pour l’UNESCO à Paris, puis à Genève.
Le couple s’installe enfin à Bruxelles et ouvre une école de peinture, faisant la navette entre la capitale et Knokke où se trouve leur galerie dès 1953. « Nous avons été parmi les premiers à ouvrir une galerie à Knokke, et très vite beaucoup d’autres ont suivi », souligne Martin Reisberg. Le couple exposera aussi à Bruxelles et enseignera les arts appliqués à L’Heureux Séjour, « pour donner de la vie aux pensionnaires », insiste le peintre. Au sommaire, des sujets bibliques juifs, la vie au kibboutz, les mariages traditionnels… avec des moments phares, telle la venue de la Reine Fabiola au home, ainsi que l’exposition présentée à l’Hôtel de Ville de Bruxelles par les maisons de retraite.
Réalisme poétique
Très vite, Martin Reisberg se tourne vers les portraits, « les gens venaient à Knokke en grandes familles et me passaient commande », se souvient-il. En 61, il se rend en Israël comme reporter, prenant en charge toute la réalisation d’un guide touristique illustré vantant les charmes de la Terre sainte. Le peintre revient sur les œuvres qui l’entourent. Chaque centimètre carré de la galerie a été utilisé. « Ce tableau de Jérusalem, il n’est pas à vendre, c’est mon préféré », sourit-il face à un Mur des Lamentations d’un intense bleu nuit, signé Bitia Rosendor. « Ici, j’ai représenté Moïse, avec ses tables de la loi. Là, j’ai fait une série basée sur des chansons juives. Et là, c’est une reproduction d’El Greco peinte par ma femme quand elle avait 18 ans ! ». A l’huile, au pastel, à l’aquarelle, il y en a pour tous les goûts. Martin Reisberg précise : « Nous n’avons pas de style particulier. Nos tableaux dépendent de l’inspiration du moment. Parfois, je redécouvre une toile et je me dis : “Tiens, c’est moi qui ai fait ça ?” ». Un art que l’écrivain Ernest Gorbitz qualifie très justement de « réalisme poétique ». Une peinture entre tendresse et violence, hantée par la condition du monde et du Juif en particulier, avec pour objectif de perpétuer la mémoire collective. Martin Reisberg et Bitia Rosendor se souviennent de leur grande exposition « Exodus et Exil » en 1989, au Casino de Knokke. Exposition qui sera aussi un livre, illustrant selon Alain Viray, historien d’art, « le cauchemar de l’errance à travers l’histoire, les derniers jours du ghetto de Varsovie, des marches de la mort et des fours crématoires, sans oublier la joie exaltée dans le Cantique des Cantiques ».
A 90 et 91 ans, le couple se dit heureux d’avoir pu vivre de son art. « J’ai encore des projets, j’écris des poèmes que je voudrais faire illustrer », affirme Bitia Rosendor. « Je voudrais aussi faire reproduire à grande échelle ce petit homme sur la lune que j’avais sculpté en… 67. C’est un beau métier que nous avons ». Martin Reisberg lui passe doucement la main dans les cheveux. Ce sera la photo finale.
Nous quittons la galerie de la digue après ce fabuleux voyage dans le temps.Un moment tout en harmonie et en gentillesse, dont on se souviendra. Parce que Martin Reisberg et Bitia Rosendor sont des amoureux de la peinture. Parce qu’ils sont aussi et surtout des amoureux de la vie.
Galerie Martin Reisberg et Bitia Rosendor
Zeedijk 615, 8300 Knokke. Tél. 050/60.94.46
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