Mein Kampf (en turc, Kavgam), livre rédigé par Adolf Hitler pendant son incarcération en prison suite à un coup d’Etat manqué, figure aujourd’hui parmi les meilleures ventes dans les librairies de Turquie. Cette nouvelle est d’autant plus surprenante que, contrairement à ses voisins arabes où les librairies sont rares et proposent surtout des ouvrages religieux ou liturgiques, la Turquie a le mérite de publier des romans et des essais mais aussi de traduire un nombre considérable d’auteurs étrangers. En outre, Mein Kampf/Kavgam ne se vend pas sous le manteau ou en catimini dans l’arrière-boutique des librairies. Si la masse des touristes belges, ayant choisi la Turquie comme destination privilégiée cette année, ont pris la peine d’entrer dans les librairies des aéroports internationaux turcs, ils ont à coup sûr remarqué Mein Kampf/Kavgam rangé entre les livres de John Grisham et de Jack Higgins. Doit-on considérer que les autorités aéroportuaires, dans le souci de ne pas heurter leurs hôtes européens, ont décidé de ne pas se conformer au choix commercial de toutes les librairies du pays où ce livre est généralement placé en vitrine aux côtés du Code da Vinci et des Mémoires d’Atatürk, best-sellers du moment? Et si le livre n’est ni en vitrine, ni rangé dans une étagère, c’est qu’il est tout simplement en rupture de stock. C’est logique, le livre se vend bien et le prix modique auquel il est proposé au lecteur n’est pas non plus étranger au phénomène : 5,95 livres turques (environ 3 €). Il ne s’agit pas d’un mauvais souvenir de vacances anecdotique censé alimenter les dîners en ville. Mein Kampf n’est pas un livre parmi d’autres. Son auteur et son contenu ont plongé l’Europe dans la terreur et condamné à mort le peuple juif. Non seulement ce manifeste idéologique illisible et irrationnel se dresse à chaque page et à chaque ligne contre les valeurs démocratiques et humanistes de l’Europe, mais il nie également l’esprit européen cher à Stephan Zweig, Romain Rolland ou Franz Kafka (tous en vente en Turquie). Et la Turquie n’est pas non plus n’importe quel pays. Cette république fut le premier pays musulman à reconnaître Israël dès 1949. Et si on remonte dans le temps, son prédécesseur, l’Empire ottoman, a ouvert ses portes aux Juifs expulsés d’Espagne. Quelles que soient l’intensité et les raisons de l’alliance stratégique entre Israël et la Turquie, rien ne justifie que l’on passe sous silence la vente libre et le succès commercial de Mein Kampf en Turquie. Enfin, la Turquie est candidate à l’adhésion à l’Union européenne. Ce formidable édifice politique et institutionnel doit en grande partie son existence aujourd’hui à une prise de conscience des Européens de ne plus jamais revivre ce que Hitler a infligé à l’Europe et au peuple juif. Bien que la Turquie n’ait pas partagé cette expérience tragique, sa volonté de rejoindre la famille européenne l’oblige dès lors à l’assumer de la même manière que les 25 Etats membres, c’est-à-dire en bannissant de tels bréviaires de la haine.
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