On s’étonne quelque peu des craintes que suscite encore le livre d’Adolf Hitler : outre qu’il est tout à fait dépassé, il est aussi illisible aujourd’hui qu’il l’était dans les années 1920-1930
Ainsi, comme l’explique L.-D. Samama*, le Mein Kampf (« Mon Combat ») d’Hitler tombera dans le domaine public à la fin de cette année. Les éditions Fayard comptent en publier une version intégrale en 2016.
Et, comme tétanisé par sa propre audace, Fayard encadrera le livre par les commentaires « d’un comité scientifique d’historiens français et étrangers » à l’instar de ce que fera la maison d’édition allemande qui va, elle aussi, rééditer l’ouvrage.
Des mesures indispensables, affirment-elles : on ne peut, par les temps qui courent, laisser sans précautions ces 688 pages débordantes de racisme et de haine tomber entre les mains de n’importe qui
Car, comme cela a été dit d’innombrables fois, tout Hitler se trouvait déjà dans ces deux tomes (publiés, l’un en 1925, l’autre en 1927) : la prise du pouvoir par les urnes pour ne plus le lâcher, l’endoctrinement des masses, le culte du Chef, la « race pure »…
Tout comme la nécessité d’une guerre mondiale pour acquérir un « espace vital » indispensable aux Allemands et l’extermination des Juifs ainsi que des autres « races inférieures » (Tsiganes, Slaves, etc.). Certes, mais à qui s’adressent précisément ces commentaires ?
Pas à ceux qui sont déjà d’extrême droite et qui ne les liront pas. Ni à ceux qui seront poussés par curiosité : prédictions terribles dans les années 1920, les idées d’Hitler ne sont plus aujourd’hui qu’un vieux pétard mouillé, inopérant dans le contexte actuel.
Surtout, les concepteurs de cette démarche d’encadrement agissent comme si leur nouvelle version était la 1ère depuis 1945. C’est (très) loin d’être le cas. Jusqu’aux années 1990, on pouvait acheter Mein Kampf soit d’occasion soit dans des librairies d’extrême-droite.
Voire, comme on l’a fait, le trouver à lire dans une bibliothèque publique. Depuis l’apparition d’Internet, c’est encore plus simple : sur Amazon, on trouve une édition brochée de 1962 pour 39,99 €. Et à 2,99 voire 0,99 euros sous forme d’e-book.
Sauf qu’il est plus simple de télécharger la version gratuite que proposent plusieurs sites islamistes ou néo-nazis. Ou de se le procurer ailleurs. Selon l’historien Ian Kershaw**, plus de 70 millions d’exemplaires du livre se sont vendus dans le monde depuis la défaite nazie…
En réalité, ces précautions sont inutiles : le meilleur antidote à Mein Kampf, c’est Mein Kampf lui-même. D’expérience, on sait qu’il s’agit d’un livre, pour le dire crûment, illisible et emmerdant comme la pluie.
D’interminables pages au style verbeux, monotone, empli d’affirmations non prouvées, de raisonnements abscons et de répétions sans fin. Un pensum qu’on parcourt en bâillant, par obligation professionnelle ou pour relever le défi masochiste d’en venir à bout
« Un grand monument de sottises, effroyablement primaire »
Pour l’anecdote, un dirigeant nazi emprisonné avec Hitler, Gregor Strasser, raconte que ses codétenus l’avaient poussé à écrire son autobiographie afin qu’il cesse de leur casser les pieds avec ses interminables discours.
Raté: si, du coup, ils étaient tranquilles la journée, le futur Führer leur gâchait la soirée en leur lisant à voix haute le texte qui venait d’être rédigé…. Encore ne s’agit-il pas du texte initial qu’Hitler avait dicté en prison***.Quand il eu terminé, plusieurs fidèles s’échinèrent à rendre le texte plus lisible, d’évidence en vain.
Cependant, Mein Kampf fut un succès de librairie mais seulement après qu’Hitler soit devenu Chancelier en 1933. Et davantage encore lorsque le livre fut offert aux nouveaux couples allemands en guise de cadeau de mariage de l’État.
En 1945, une famille allemande sur deux en possédait un exemplaire. Quant à savoir combien, en dehors des nazis les plus fanatiques, l’avaient lu, c’est une autre histoire. La version française parue en 1934 n’eut guère davantage de lecteurs.
Dame, même l’écrivain Robert Brasillach, pourtant d’extrême-droite (il sera fusillé à la Libération pour collaboration) écrivait en 1935 : « Mein Kampf ? J’ai rarement lu conneries plus plates et désolantes. C’est un grand monument de sottises, profondément ennuyeux et surtout effroyablement primaire »
Dans ces conditions –et même si le travail des historiens contiendra sans nul doute des remises en perspective des plus intéressantes – il sera probablement assez peu utile. A priori, nouveauté aidant, le nouveau Mein Kampf devrait connaître à nouveau un certain succès.
Ensuite, le lira qui veut… ou qui peut. Et bon courage à lui. Qu’il soit néo-nazi, islamiste ou simple curieux, celui qui le finira méritera une récompense. Il en est une qui vient immédiatement à l’esprit et qui devrait intéresser Fayard :
Cet éditeur devrait songer à traduire et mettre en vente le Zweites Buch (le Deuxième Livre ou comme on le surnomme parfois, le Livre Secret) : un autre ouvrage qu’Hitler a écrit en 1928 sur la politique étrangère de l’Allemagne et qui n’a pas été publié de son vivant…
*http://www.cclj.be/actu/politique-societe/retour-en-grandes-pompes-mein-kampf
**Ian Kershaw : auteur, entre autres, d’une somme quasi définitive en deux volumes sur le nazisme : Hitler : Hubris et Nemesis). Ed Flammarion 1998.
*** Entre 1924 et 1925, Hitler passa 14 mois en prison après une tentative de coup d’État en 1923
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