Meir Shalev imagine la genèse d’une famille qui s’inscrit dans celle de la terre d’Israël. Une saga à la Garcia Marquez, dont la parenté avec la Bible retrace l’universalité des liens et des sentiments humains. Discussion en exclusivité avec l’écrivain israélien.
Quelle est « la langue de votre peuple » ? Ecrire en hébreu est un privilège, car cette langue unique permet de comprendre des textes écrits il y a des milliers d’années. L’hébreu biblique a dormi longtemps, avant d’être ravive et de s’enrichir de nouveaux mots. Il s’est développé très vite, en faisant cohabiter l’hébreu classique et moderne. Je ne suis pas l’héritier d’Agnon, de Bialik ou de Tchernikhovsky, mais j’appartiens à une lignée d’écrivains qui ont écrit dans cette langue. Je ressens un sentiment de fierté et d’appartenance envers ceux qui ont compose la bible. Tous les vendredis soirs, mon père nous en enseignait des passages comme les plus belles pages de la littérature.
A l’instar d’Adam et Eve, vos héros arrivent sur une terre vierge, où tout est à construire. Il est vrai que je décris cette terre comme un jardin d’Eden. Amouma et Apoupa, les grands-parents Yoffé, nous renvoient aux figures mythiques d’Abraham et Sarah, de Jacob et Rachel, d’Isaac et Rivka. Il y a quelque chose de biblique chez ces pionniers, arrivant en Israël pour relancer la présence juive. Ils font face à une terre aride et sauvage, ainsi qu’à l’animosité des Arabes qui n’apprécient guère leur venue. Les conflits et les guerres ne datent pas d’hier… Ayant grandi au sein d’une famille de pionniers, j’ai voulu placer ce roman -aux accents bibliques- dans le 20e siècle. Mes héros sont plus grands que la vie même. Ce n’est pas mon histoire familiale, mais elle constitue la terre dans laquelle je plante les graines de mon imaginaire.
Quelle est la particularité des Yoffé, aux cicatrices apparentes et cachées ? Cette famille se conduit comme une Nation. Elle possède son territoire, ses frontières, son langage et son histoire. Si on veut en faire partie, on doit le mériter et obtenir un droit d’entrée. Autre singularité : ses membres perdent la mémoire en cas d’écoulement de sperme ou de sang menstruel. Lors de la guerre des Six-Jours, j’ai été grièvement blessé. J’ai perdu beaucoup de sang, mais je garde l’impression d’un flottement agréable, comme si je me vidais de mon savoir, de ma littérature. La blessure de mes héros est peut-être liée à la mienne… Michael, le narrateur, naît avec une fontanelle entrouverte. Cet aspect, défectueux et inachevé, le rend différent et plus sensible. Aussi représente-t-il le témoin idéal. Grâce à une femme, il découvre qui il est, mais vivre entre des murs suscite des liens ambigus.
Selon sa famille, « l’amour n’a rien d’exceptionnel »,or n’est-ce pas l’amour qui régit la vie de ses membres ? L’amour constitue l’exploration éternelle, à laquelle la littérature ne pourra jamais apporter de réponse. Qu’est-ce que l’amour ? C’est une question d’enfant gâté, tant il demeure indéfinissable. On le reconnaît quand on l’expérimente. Impossible de s’en protéger ! Tous les Yoffé sont atteints par l’amour ou l’absence d’amour. Ce ciment les unit fortement, sans parler de celui qu’ils éprouvent pour leur terre. Je ressens aussi ce lien physique et érotique, pas seulement pour celle où j’ai grandi, mais pour le Moyen-Orient, berceau de l’humanité.
Synopsis
Chez les Shalev, l’écriture est un virus génétique. Meir avoue que « la mémoire familiale est une mine d’inspiration, déclenchant l’imagination ». Voici la tribu Yoffé, avec son incroyable mosaïque de personnages.
Son histoire, digne d’une épopée, nous est contée par Michael qui doit son regard particulier à sa fontanelle, jamais refermée. Plus qu’une fente sur le crâne, elle lui ouvre les yeux quant aux émotions des siens. C’est par la force de l’amour que ses grands-parents ont érigé un domaine sur la terre hostile de Palestine. Ce domaine évolue au fil du temps et des descendants. Tous ont une destinée haute en couleur, à commencer par les filles, point à l’abri de sentiments contradictoires. Autant de récits de vie qui s’imbriquent de façon romanesque et métaphorique.
Meir Shalev, Fontanelle, éditions Gallimard
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