« Même pas peur! »

Revisitant les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, au lendemain du mémorable dimanche 11 janvier 2015, la réalisatrice Ana Dumitrescu dresse l’état des lieux d’une société explosive et dépassée…

La simple vue de la couverture du Charlie Hebdo de la mi-janvier renvoie à l’effroi. Pas besoin d’en dire plus pour revivre ces déflagrations qui ont torpillé nos vœux 2015 et nous ont laissés sans voix. Comment en est-on arrivé là ? Invitant des magistrats, élus, juristes, urbanistes, humoristes, sociologues, économistes, thérapeutes, analystes des médias, philosophes, historiens, professeurs et autres spécialistes à décrypter notre société, Ana Dumitrescu ébauche une démonstration presque logique de l’aboutissement à ces violences extrêmes. Coiffant son documentaire d’un aussi fébrile que vindicatif « Même pas peur ! », la réalisatrice, également grand reporter, révèle une angoisse sous-jacente. « Il est important de mettre des mots sur nos peurs, avant qu’elles ne deviennent fantasmagoriques », précise-t-elle. Quelles sont-elles ? Peur du lendemain dans une société de plus en plus fracturée ; peur entretenue de l’autre, de la différence et de l’étranger ; la peur, encore, en tant qu’instrument efficace du pouvoir. « La peur peut-elle se transformer ? », s’interroge une passante, « en quoi…? », laisse-t-elle en suspens.

Silence !

Le premier propos traite de la minute de silence qui a fait tant de bruit en France. Imposée dans les écoles, dédiée à la mémoire des 17 morts des attentats de janvier 2015 à Paris, elle a été chahutée dans plus de 70% des établissements. Au lieu de créer un espace d’échange autour de ces frictions, constatent les interviewés, on a emmené les perturbateurs au poste de police. Voilà en filigrane l’instantané de notre société. « Dans cette uniformisation de tout, dont celle de la parole, il serait pratique d’opposer les barbares aux vertueux (pro-Charlie), mais ce n’est pas si simple », observe l’analyste des médias Natalie Maroun. « Ne pas être d’accord signifie tout de suite qu’on est dans le camp des méchants. On assiste à une crise de liberté d’expression, doublée d’une crise de liberté d’interprétation », ajoute-t-elle. Un peu plus loin, les mots de l’humoriste Samia Orosemane et du doctorant en urbanisme Hernán Carvajal-Cortés se rejoignent sur la stigmatisation : « Il semble impossible de devenir Français », « on reste ce que les parents ont été ». Quant au récurrent « quelle est votre origine ? Il renvoie sans cesse à cet ailleurs », témoignent-ils, désolés. Monique Chemillier-Gendreau, professeur émérite de droit public et de sciences politiques, reconnaît que si « le pluralisme a été reconnu en parole, il n’a pas été intégré dans les sentiments »

Ana Dumitrescu poursuit cette mise en abîme de la France, où les murs sociaux continuent de s’élever et de s’épaissir. Enclavées, les communautés musulmanes délaissées se sentent abandonnées. « L’outil de la promesse est cassé », constate le politologue Olivier Le Cour Grandmaison. Sans perspectives, livrés à eux-mêmes, certains vont se réfugier dans les doctrines totalitaires. Le recours à la religion leur permet dès lors de se forger une identité versus ceux qui se définissent par le capital : celui d’un carnet d’adresses fourni, de diplômes ou d’argent. La limite est définitivement franchie lorsque les jeunes délinquants des banlieues passent par la « case » prison, personne n’ignorant qu’elle constitue un terreau de recrutement de djihadistes. On connaît la suite. Proies faciles à la merci des sectes, quelques âmes en détresse passeront le cap de victimes à bourreaux. « Et au lieu de mettre le doigt sur les raisons, les facteurs du trouble, on le met sur les fauteurs ! », souligne une intervenante. Des mesures ont-elles été prises pour mettre un frein à l’engrenage ? Les spécialistes interrogés déplorent l’absence de politique des banlieues et des prisons…

Ana Dumitrescu complète son tableau impressionniste d’autres constats, économiques, sociaux, de terrain. Il y est aussi question de racisme et d’antisémitisme prégnants, de nouveaux comportements inadmissibles ni relevés ni punis, d’une presse nationale partiale ou encore d’un Front National patriote ayant réussi à imposer aux grands partis politiques ses thèmes porteurs -sécurité, immigration, terrorisme et place de l’islam en France-, soit des discours et des mesures jouant simultanément sur la réassurance et sur le maintien de la peur. Orienté, le documentaire laisse néanmoins une place à la nuance, à l’échange et peut-être à l’espoir : une contre-société, pluraliste et plus altruiste, à l’image des trocs et covoiturages, semble poindre le bout de son nez. Peut-être tout est-il à réinventer… 

« MÊME PAS PEUR ! »
Long-métrage documentaire d’Ana Dumitrescu
Durée : 1h40
Avant-première le 12 octobre 2015 à 19h15 à Flagey, en présence de la réalisatrice.
Infos et réservations : 02/641.10.20 – www.flagey.be
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