Mémoire marocaine

Eric Fottorino poursuit sa quête identitaire à travers le parcours bouleversant de son père. Un « conte de Fès » qui le conduit vers une communauté juive disparue et les traces disparates d’une famille méconnue.

Pourquoi ce livre s’apparente-t-il à « une césarienne exhumant l’histoire paternelle » ? Ce livre représente un accouchement, voire une renaissance. Tel un saumon, il me fallait retourner aux sources. Un voyage digne d’une césarienne rouvrant le passé. On doit parfois allumer les braises pour que la lumière surgisse… Mon père n’étant pas éternel, il reste peu de temps pour aller à l’essentiel. Pourquoi Moshé le Juif marocain s’est-il transformé en Maurice, amoureux de la culture française ? En réécrivant sans cesse mon acte d’état civil, je dévoile la vérité sous le mensonge par omission. Fès symbolise une étape importante.

Celle de devenir le fils de votre « père marocain et juif », et de renouer avec « le Juif en moi que je ne connais pas » ? Sûrement. Maurice est coresponsable de ma présence sur terre, or il faut un vécu ensemble pour éprouver des sentiments. Ça fait à peine une dizaine d’années que notre lien squelettique s’est doté de chair et de complicité. Je suis désormais conscient qu’il existe une part juive en moi, mais elle est difficile à expliquer. La culture juive m’attire, j’en fais partie en périphérie. Il ne s’agit pas de religion -reliant les hommes à Dieu-, mais d’un mélange de proximité et de distance apaisant. Il me manquait plein de cartes en main, or ce voyage marocain me rend complet, car il délimite le champ de mon identité. Libre à moi d’alimenter cette cartographie intérieure par des points de repère. A savoir les noms de ceux qui ont existé avant moi. Grâce à eux, je suis un Petit Poucet aux origines multicolores.

Est-ce le récit d’une réconciliation, qui fait que votre père est devenu « le fils que vous n’avez jamais eu » ? Faire ce voyage à Fès, sans lui, m’a semblé anachronique. Loin d’y chercher le visage actuel de Maurice, je suis parti rencontrer l’enfant et le jeune homme qu’il a été. Cette quête m’a ramené vers un petit Juif marocain effronté, rêvant de la France. En touchant ses failles, j’ai appris à aimer cet être bon et estimable, qui me renvoie un miroir déformant de moi-même. Ce récit aurait pu rester personnel, mais mon écriture se veut partage, car elle m’a sauvé. Petit, j’ai manqué d’histoires, alors j’aimerais que mes enfants connaissent celle de leurs origines.

Alors qu’il n’y a plus de Juifs au Mellah, qu’est-ce qui vous touche dans l’histoire judéo-marocaine ? A Fès, j’ai compris que les Juifs étaient l’âme sensible du Maroc. Cette créativité me fascine d’autant plus que le Mellah était adossé au palais du sultan. Celui-ci les protégeait, tout en les dominant et en les emprisonnant, puisque le Mellah était bouclé la nuit. On soufflait le chaud et le froid sur les relations judéo-arabes. Un mélange d’amitié et de mépris, où chacun avait sa place. S’il y a eu des massacres, les crispations venaient toujours de l’extérieur. On peut donc parler d’une époque pacifique et tolérante, où Juifs et Arabes ont vécu ensemble. Aujourd’hui, la plus grande partie de la communauté juive fassie réside au cimetière ! Il s’agit d’une double perte : celle des Juifs au Mellah et la mémoire de cette cohabitation entre deux peuples. Ce ne sont pas les nazis qui sont passés par là, mais la marche de l’Histoire… Au-delà des cicatrices, certains témoins ravivent les fantômes. J’admire la survivance des derniers Juifs de Fès.

En bref

Livre après livre, Eric Fottorino dessine le berceau qui l’a vu naître. Celui d’un père biologique qu’il n’a connu que tardivement. Un « père juif et marocain » dont la santé décline. Pour saisir cet homme, il lui fallait retourner vers ses racines. « Le marcheur de Fès, ce devait être toi. Ce sera moi ». Il y découvre le Mellah, un quartier juif désormais peuplé de souvenirs. L’histoire d’un peuple s’y mêle à celle d’un pays et d’une vie. Maurice Maman a été façonné par les ruptures et les rêves. Un lien se tisse dans l’amour, mais aurait-il été différent « si les dés avaient été jetés autrement » ?

Eric Fottorino, Le marcheur de Fès, éditions Calmann-Lévy.

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