Contrairement à la Grande Guerre dont on commémore cette année le 100e anniversaire, la Seconde Guerre mondiale fut un conflit aux multiples visages. Elle présentait certes les aspects d’une guerre classique, mais elle fut surtout une guerre idéologique doublée d’une guerre raciale. Hitler mena une croisade impitoyable contre les Juifs d’Europe et, on le sait peut-être moins, contre la nation polonaise.
Les nazis n’entreprirent pas seulement d’exterminer les Juifs d’Europe, mais aussi de détruire l’idée même de peuple et de nation polonaise. C’est le sens même du Pacte germano-soviétique dont on commémore cette année le 75e anniversaire. Pendant la courte période d’étroite collaboration entre nazis et Soviétiques, les deux partenaires ont poursuivi la même politique ethnocidaire, à savoir l’élimination de l’intelligentsia polonaise, classant le reste de la population suivant des critères propres à leur système idéologique. Reste que toutes tragiques qu’elles furent, les persécutions infligées aux Polonais furent de toute autre nature que celles subies par leurs compatriotes juifs. Contrairement, en effet, à leurs voisins, les Juifs en Pologne étaient tout simplement destinés à mourir, jusqu’au dernier vieillard et nourrisson. C’est ainsi que 90% des Juifs polonais furent assassinés durant la Seconde Guerre mondiale, soit 50% du total des pertes civiles polonaises pour une population dix fois moindre.
Ceci étant, au-delà de ces statistiques de l’horreur, les souffrances des Juifs comme des Polonais ont été tellement grandes que la tendance naturelle a été, chez les uns comme chez les autres, de ne considérer que leur propre tragédie. Face à l’horreur absolue des crimes nazis, il a été difficile, voire impossible pour les Polonais comme pour les Juifs, d’appréhender la souffrance de l’autre. Les mémoires douloureuses ont tendance à s’exclure les unes les autres et ce, d’autant qu’elles se construisent souvent de manière ethnique. Les versions juive et polonaise apparaissent à ce point contradictoires qu’il est parfois difficile de croire qu’elles évoquent les mêmes événements. Et c’est là que réside le fond du problème : Juifs et Polonais ne partagèrent tout simplement pas la même expérience de guerre ! C’est ce que souligne, avec brio, mon ami le journaliste polonais Konstanti (Kostek) Gebert dans un texte passionnant publié tout récemment sous l’égide de l’UNESCO. A l’appui de sa démonstration, le témoignage halluciné de Simha Rotem, un combattant du ghetto de Varsovie qui sollicita en vain, en mai 1943, l’appui de la résistance polonaise. Son récit permet de saisir la distance abyssale qui séparait alors les Juifs de leurs compatriotes polonais : « Tôt le matin, nous nous sommes retrouvés tout à coup dans la rue en plein jour. Imaginez cette journée ensoleillée du 1er mai, stupéfaits de nous retrouver parmi les gens ordinaires, dans la rue. Nous venions d’une autre planète. Sur le côté aryen de Varsovie, la vie a continué d’une manière tout à fait naturelle et normale. Les cafés ont travaillé normalement, les restaurants, les bus et les tramways, les cinémas étaient ouverts. Le ghetto était une île isolée au milieu de la vie ordinaire ».
Son témoignage ouvre une perspective intéressante sur l’une des raisons pour lesquelles les Polonais et les Juifs ont des perceptions différentes des événements de la Seconde Guerre mondiale, et ce, au-delà de la réalité de l’antisémitisme polonais. Le procès en antisémitisme instruit par les rescapés de la judaïcité polonaise est loin d’être sans fondement. Il n’en reste pas moins que Simha Rotem qui sortait de l’enfer du ghetto, et de ses 450.000 victimes, ne pouvait entrevoir le purgatoire polonais, cette porte d’entrée de l’enfer, qu’en termes de… paradis ! Il ne suffit pas de partager un même territoire pour partager une histoire commune, fût-elle également tragique.
Pour bien le comprendre, j’aimerais vous raconter un épisode de notre tragique histoire familiale. Entre 1939 et 1945, quelque trois millions de citoyens polonais ont été déportés en Allemagne comme travailleurs-esclaves, parmi eux de nombreux garçons et filles. Il va sans dire que les conditions de travail étaient des plus pénibles; le taux de mortalité des plus élevés. Paradoxalement, cette déportation ethnocidaire, et non génocidaire, sauva la vie de nombreux Juifs, tel mon grand-oncle, Sejmer Kotek, originaire de Blaschke (Lodz). Se sachant condamné à mort en tant que Juif, il sauva sa vie en devenant polonais. Il proposa à un paysan en pleurs, rencontré au hasard de son errance, de remplacer son jeune enfant réquisitionné pour travailler en Allemagne. Josef Zuk, car tel était désormais son nom (son fils Nathan K. conserve précieusement ses documents d’identité), survécut à la guerre.
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