Si elle ne se fût battue contre le peuple qui me paraissait le plus ténébreux, celui dont l’origine se voulait à l’Origine, le peuple qui se désignait Nuit des Temps, la révolution palestinienne m’eût-elle, avec tant de force, attiré? se demandait Jean Genet dans Les Palestiniens. Genet, qui dans Un captif amoureux, décrivait ces images de Juifs nus ou presque nus, décharnés dans les camps, où leur faiblesse était une provocation, montrait ainsi l’ampleur de sa judéophobie. La brillante analyse que lui consacre Eric Marty dans la dernière livraison des Temps Modernes démontre de manière très convaincante que l’antisionisme de Genet et sa fascination pour la cause palestinienne la plus radicale ne peuvent être compris que dans le cadre d’une métaphysique antisémite qui dépasse les enjeux proprement géo-politiques, une métaphysique et une esthétique du Mal qui ignorent totalement le souci du destin des Palestiniens et qui instrumentent leur combat pour servir une cause qui leur est étrangère. Même si l’on concède volontiers à l’auteur que l’antisionisme de Genet est proprement métaphysique, ce qui le distingue singulièrement de celui des Tiers-mondistes (dont il détestait les engagements), on ne peut cependant s’empêcher de le rapprocher des abus que ceux-ci ont commis ces dernières semaines. Tel le Juif posé par Genet comme la figure métaphysique du Mal, Israël semble en effet apparaître aujourd’hui, aux yeux d’un nombre croissant de personnalités publiques, comme l’incarnation absolue du Mal dans le conflit qui l’oppose aux Palestiniens.
Une certaine gauche, se réclamant de la tradition séculaire de l’idéal égalitaire et de la fraternité universelle dont elle est porteuse, semble aujourd’hui céder à une nouvelle forme de manichéisme : à ses yeux, la cause palestinienne, de quelque manière qu’elle soit soutenue, symbolise le Bien et fait de son opposé, le sionisme, le Mal radical. Comme si le sionisme portait par essence la destruction de l’entité palestinienne. Ce système de pensée massive n’est certes pas récent. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’audience dont il bénéficie et les relais, de moins en moins excentrés sur l’échiquier politique, qui cherchent à le légitimer. Cet univers sans nuance, dans lequel Israël porte l’unique responsabilité de l’échec des Accords d’Oslo, se déploie dans un nouveau temps et un nouvel espace. Ce n’est plus 1967 qui est mis en cause, mais 1948. Ce ne sont plus les Territoires occupés consécutivement à la Guerre des Six-Jours qui sont invoqués, mais le projet sioniste lui-même.
Compassionnisme et démagogie
Ce nouveau système de référence se décrit par des équations qui font froid dans le dos. José Bové, par exemple, cherche à fonder une identité entre son combat contre la mondialisation et la libération de la Palestine. Dans son esprit, ils sont assimilables l’un à l’autre parce qu’ils sont dominés par l’impérialisme occidental. Il oublie cependant que des mouvements proches du sien revendiquent activement le droit à l’exportation vers l’Europe des produits palestiniens – exportation pourtant rendue possible par la seule internationalisation des marchés. Etrange contradiction. Israël incarne à ses yeux un Mal à ce point radical qu’il ira jusqu’à déclarer que les attentats contre les synagogues ont été fomentés par… des agents du Mossad. De nombreuses manifestations hostiles à une éventuelle intervention américaine en Irak ont également donné lieu à des propos antisionistes qui identifiaient les Israéliens (généralisation abusive pour désigner, dans l’esprit des manifestants, les soldats de Tsahal) aux nazis sans que les nombreux représentants syndicaux et politiques, notamment du mouvement écologique, n’aient jugé utile de protester. Pire, l’assistant de Noël Mamère, Patrick Farbiaz, y aurait crié Vive le Hamas, le Hamas vaincra! Dernièrement encore, le discours prononcé par Roger Cukierman au dîner du CRIF, dont il est le président, soulignant la menace d’un antisémitisme «vert-brun-rouge» causa le départ de la salle de Gilles Lemaire, secrétaire général des Verts, qui se sentit blessé par le propos. Pourtant, dans une interview qu’il accordera quelques jours plus tard à nos confrères de Proche-Orient.info, ce dernier établit également des équivalences plus que douteuses puisqu’il qualifie de crimes contre l’Humanité à la fois les attentats-suicides contre les civils israéliens et le dynamitage des maisons palestiniennes appartenant aux terroristes. Manifestement, là encore, la contradiction ne semble pas sauter aux yeux de son auteur. La raison majeure est celle-ci. Un tel système de pensée ne peut établir une égalité entre deux événements inégaux que s’il repose sur une inéquation métaphysique fondatrice : le Bien absolu que symbolise la cause palestinienne, et le Mal radical que représente l’Etat d’Israël. Une fois cette inégalité de nature posée, tous les abus de jugement sont acceptables, même s’ils placent sur le même plan ce qui ne l’est pas. Il devient alors possible de traiter les Israéliens de nazis, de ne voir qu’un seul coupable et même de parler de «génocide palestinien», comme le font certains.
Certes, il ne s’agit pas ici de dire, loin s’en faut, que la gauche dans son ensemble se livre à ce genre détestable de manipulation. De même, il faut se garder de taxer d’antisémite le responsable politique qui critique la politique israélienne. C’est un droit parfaitement légitime qui a sa cohérence et sa raison d’être dans le cadre d’un débat démocratique. Cependant, il faut attirer l’attention des élus de notre pays sur le réel danger que représentent ces glissements et ces dérapages inqualifiables. Aujourd’hui, le drame des Palestiniens a complètement occulté celui des Israéliens et prévaut ce qu’Elie Barnavi nomme très justement le compassionnisme, par lequel la compassion et la démagogie se substituent au jugement rationnel et raisonnable pour apprécier une réalité complexe. La compréhension, écrit-il, c’est-à-dire l’exercice de la raison pour l’analyse d’une situation, devient accessoire; la pitié suffit. Seule une rupture avec ce compassionnisme sera de nature à combattre la métaphysique de l’antisionisme qui identifie Israël à une figure hypostasiée du Mal.