Ecrivain et documentariste, Michael Prazan n’a de cesse de questionner ses contemporains et leur mémoire. Dans La Passeuse, il retrace le destin de son père Bernard, enfant caché durant la Seconde Guerre mondiale. Un texte puissant, ficelé comme une enquête, emmenant le lecteur dans toute la complexité des rapports humains en temps de guerre.
Comment vous êtes-vous décidé à raconter le destin de votre père, durant la guerre et après ? Y a-t-il eu un élément déclencheur ?
Michaël Prazan C’est venu très progressivement. En 2006, je traine mon père à l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) pour qu’il enregistre un entretien (sur le modèle des entretiens menés par Steven Spielberg avec des déportés, ndlr). L’objectif est qu’il raconte quelque chose, que l’on puisse garder une trace de son témoignage, pour la mémoire familiale. Mon père avait si peu parlé de la guerre qu’il me semblait judicieux de recourir à un intermédiaire. La deuxième étape, c’est la découverte du nom de la passeuse qui lui avait permis de passer en zone libre. Cela a lieu quelques mois avant le décès de mon père. Lorsque mon frère et moi apprenons que cette passeuse est encore en vie, je décide d’aller la voir.
Le jour de votre rencontre avec la fameuse passeuse, devant la porte de son domicile, vous n’en menez pas large…
MP J’y vais avec la peur au ventre ! Pour plusieurs raisons : d’abord, je suis convaincu du bienfondé de la version de mon père. Il doutait que la passeuse ait agi par grandeur d’âme… Ensuite, je ne sais pas à quoi m’attendre. J’ai donc ce réflexe d’emporter avec moi une caméra empruntée à une connaissance.
Commence alors le travail de recherche, un travail d’historien…
MP Lorsque je rentre de cette journée, mon frère -qui financera les recherches- et moi-même nous disons qu’il va falloir vérifier certains aspects de ce nouveau témoignage. Des aspects qui nous semblaient parfois douteux, extravagants, voire invraisemblables. Je vais alors me lancer dans plusieurs années de recherche. Cela ressemble en effet au travail d’historien. Au fil des documents que je découvre vient l’idée d’en faire un film, par mes propres moyens. Malgré moi, je finirai par me greffer sur le circuit classique. Je le dois à Sylvie Blum (de l’INA) qui m’a offert toutes les garanties dont j’avais besoin. La chaîne Arte est ensuite entrée dans la boucle.
Comment en vient-on à raconter cette histoire si intime dans un livre ?
MP Au moment où je rends le manuscrit de mon avant-dernier livre (Frères musulmans : enquête sur la dernière idéologie totalitaire, Grasset, 2014), mon éditrice me demande si j’ai une autre idée à lui soumettre. Elle me pousse à raconter cette histoire familiale, intime, peut-être trop d’ailleurs… William Burroughs avait coutume de dire qu’écrire est un exercice mortel ou dangereux. Cela affecte vos proches, ce n’est pas sans conséquence. Pourtant, pendant l’écriture, je ne me pose pas de question. J’essaie simplement de faire du mieux possible, de rendre le récit juste et vivant. C’est quand le livre sort que l’on se rend compte des risques que l’on a pris en écrivant…
Le grand thème de ce livre, c’est l’expression d’une réalité peu manichéenne…
MP J’ai horreur du manichéisme, je n’y ai jamais cru. Je me méfie des idoles et des héros de manière fondamentale. Un rien suffit d’ailleurs à les déboulonner et l’histoire nous alimente régulièrement en nouveaux déboulonnages… A vrai dire, j’ai toujours eu un doute sur la figure du juste. Elle est importante, évidemment, et nécessaire, car beaucoup ont survécu grâce à eux. Mais en même temps, elle me semble enrobée d’une espèce de désir juif de sauver l’humanité… A partir du moment où l’on se met à la portée des individus, à leur taille, on n’est plus dans le blanc et le noir, mais plutôt dans une zone grise. Pour résumer : dans la complexité de l’être humain.