Michaël Prazan : ‘Les Frères musulmans sont laminés’

Avec la chute du président Mohamed Morsi, les Frères musulmans égyptiens se voient infliger une terrible défaite. Michaël Prazan*, historien auteur d’un documentaire sur les Frères musulmans, nous éclaire sur la crise que traverse ce mouvement islamiste le mieux organisé du monde arabe.

Comment expliquez-vous cette contestation virulente des Egyptiens à l’égard des Frères musulmans au pouvoir depuis plus d’un an ? Michaël Prazan : Le mécontentement à l’égard des Frères musulmans au pouvoir n’a cessé de croître. Avec une inflation à 10% et une baisse de 20% du pouvoir d’achat, la population a du mal à joindre les deux bouts. D’autant plus que les touristes ont déserté l’Egypte, et on sait tous que l’industrie touristique est une ressource financière indispensable pour ce pays. Par ailleurs, les investisseurs étrangers ont également fui l’Egypte en 2011. L’Egypte est en faillite.

Le malaise est-il profond ? M. Prazan : Oui. On oublie souvent en Europe que les Frères musulmans sont présents dans toute l’Egypte où ils peuvent compter sur des millions de militants. Dès qu’ils ont pris le pouvoir, leur mainmise sur toutes les franges de la société égyptienne n’a cessé de s’étendre indépendamment du forcing islamiste que la confrérie des Frères musulmans a imposé aux institutions égyptiennes. Aujourd’hui, les Egyptiens ont donc le sentiment que le pouvoir est confisqué par une caste mafieuse. Face à cette confiscation du pouvoir et de la révolution, le mécontentement s’est propagé à travers l’Egypte. L’apparition du président Morsi à la télévision n’a fait qu’exacerber la colère des Egyptiens : le président en appelait au djihad et à la guerre civile !

Comment réagissent les Frères musulmans face à la colère populaire et à l’action de l’armée ? M. Prazan : On mesure mal à quel point cette situation est catastrophique pour les Frères musulmans. Ils sont laminés. Même leur intégrité physique n’est plus garantie. Ainsi, le siège de la confrérie a été complètement saccagé, la maison de son guide suprême, Mohammed Badie, a été prise d’assaut et lui-même vient d’être arrêté, des collaborateurs personnels du Président Morsi ont été tués et plus de 300 dirigeants de la confrérie ont eux aussi été arrêtés. L’impact psychologique de cette chute est terrible. Les Frères musulmans ont conscience qu’ils traversent une épreuve qui peut leur être fatale.

Les Frères musulmans sont-ils définitivement mis hors jeu ? M. Prazan : En raison du solide tissu associatif et caritatif que les Frères musulmans ont mis en place depuis de nombreuses années, on peut difficilement imaginer qu’ils vont disparaître du jour au lendemain du paysage politique égyptien. Ils s’en remettront, mais cela prendra du temps. Ils craignent surtout l’effet de contagion que ces événements peuvent avoir dans les autres pays arabes où les Frères musulmans occupent le pouvoir ou une position dominante. Un coup terrible a été porté à l’ensemble de ce mouvement islamiste : la branche égyptienne est la plus structurée et la mieux organisée du monde arabe. Si la confrérie échoue en Egypte, on imagine mal qu’elle puisse réussir ailleurs où elle est moins puissante. Le rêve de reconstitution du califat islamique est sérieusement compromis, même si on ne peut jamais préjuger de la capacité de rebondir des Frères musulmans. Une chose est sûre : l’idéal islamiste qu’ils incarnent s’est brisé avec la réalité et l’exercice du pouvoir.

*La confrérie, enquête sur les frères musulmans (Histoire immédiate-France 3. Diffusion mai 2013).

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