Michal Govrin : ‘Amour sur le rivage’

Michal Govrin imagine un triangle amoureux sur fond de création de l’Etat d’Israël. Un brassage de cultures et d’émotions qui anime le cœur et les contradictions de sa terre natale.

L’un de vos personnages « médite chaque jour sur les Saintes Ecritures ». En quoi celles-ci vous nourrissent-elles ? Ce qui me distingue des autres écrivains hébraïques de ma génération, c’est que je suis plus proche d’Agnon et de Bialik. Ainsi, je suis familière du « livre juif », comprenant la Mishna, le Talmud ou la Gemara. Tout cela a été mis de côté par les sionistes qui voulaient rompre avec le passé, comme si seule la Bible existait. Alors je prends la relève… Lors de mes études sur le hassidisme, à Paris, j’ai compris ce qui m’a été transmis par ma famille. Mon père était un pionnier socialiste laïque, mais il était issu de quatre générations de hassidim ukrainiens. Cette tradition a été préservée de façon émotive. Profondément juive, j’ai osé ouvrir cette résonance en fondant une troupe de théâtre autour des contes du Rabbi Nahman de Bratslav. Contenir toutes ces voix juives me semblait indissociable de mon identité, car elles m’aident à comprendre la Diaspora et la nostalgie.

Ce roman rend-il hommage aux pionniers d’Israël ? Dans les années ‘50, mon père occupait une haute fonction dans la Compagnie nationale de construction. Il voyageait parmi les camps de réfugiés, installés partout dans le pays. Je les décris dans ce roman en repensant à l’admiration paternelle face à ce moment de l’histoire d’Israël. Un moment qui dépasse les tensions entre Juifs et Arabes, Ashkénazes et Séfarades. Ce livre se veut un zoom extérieur sur ces êtres venus des quatre coins du monde, qui ont connu la souffrance et l’exaltation. Changeant radicalement de vie, ils ont dû tout recommencer. C’est à ce témoignage d’une histoire exceptionnelle que je rends hommage, tout en rappelant l’alternance entre existences personnelles et grande Histoire.

Pourquoi l’idéologie est-elle si présente dans ce roman ? On ne peut pas voir la révolution historique juive, que constitue la naissance de l’Etat d’Israël, sans tenir compte de l’idéologie politique, nationale ou religieuse. Il s’agit de la volonté de mettre fin à l’exil pour partir vers la Palestine et bâtir un nouveau pays. Comme le rappelle mon livre, les frontières entre l’idéologie privée et le destin commun sont molles. Aujourd’hui, la société est moins idéologique, mais cet héritage constitue toujours la base d’Israël, dont on peut mesurer l’évolution et le passage du temps. N’oublions pas cet instant de rêve, de naïveté et de cécité ! Toutes les promesses n’ont pas été tenues, mais je m’oppose à la critique et à la culpabilité pure.  Vu qu’il y a des blessures de tous les côtés, il faut reconnaître la complexité du monde. Aussi mes héros sont-ils ballotés entre l’emprisonnement et la libération.

L’amour est-il leur force ou leur faiblesse ? Je ne crois pas en l’amour destructeur ou réparateur. L’amour est aussi vaste qu’Eros, c’est une force de vie. Même s’il est parfois vécu comme une révolte, il vivifie mes héros et révèle leur grandeur humaine. Cette « vision juive de l’amour » est tournée vers la vie, la fécondité et la bifurcation vers d’autres possibles. Les trois protagonistes ont besoin de rompre avec quelque chose pour survivre et émerger. Je partage cette envie de se dépasser, parce que vivre à l’excès représente l’expression la plus forte de l’existence. Le passé et le présent sont si imprévisibles, si précaires en Israël, que le sens de la vie y est plus écorché.

En bref

Si elle se distingue dans plusieurs disciplines, c’est parce que Michal Govrin aime explorer le théâtre, la poésie ou le rapport entre fiction et transmission de la mémoire. L’auteure israélienne a l’art de saisir ses héros Sur le vif, nom de son précédent roman. Certains ont besoin de rompre les liens qui les étouffent, d’autres préfèrent s’ancrer sur cette terre, encore brinquebalante en ces années ’60. Il plane un réel mystère sur la belle Esther et ses deux soupirants, Moïse et Alex. Des personnages à l’image d’un vivier de visages et de vies qui composent l’histoire du pays.                                                            

Michal Govrin, Amour sur le rivage, éditions Sabine Wespieser

Michal Govrin sera interviewée par Agnès Bensimon le mardi 12 novembre 2013 à 18h30 à librairie La Licorne, 656 chée d’Alsemberg à Uccle.

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