Suite à la publication de notre article Not in My Name : le choc (problématique) des mots, Michel Gheude a souhaité réagir en exprimant un point de vue différent en soulignant qu’on peut rappeler ce qui est arrivé aux Juifs pour mettre en garde contre des politiques qui contreviennent aux droits de l’homme.
Tout en respectant le sentiment de ceux que la campagne Not In My name a choqués par sa référence aux rafles de Juifs pendant l’occupation nazie, je voudrais opposer quelques arguments au point de vue de Nicolas Zomersztajn.
Historiquement, l’affiche politique et la caricature utilisent systématiquement un langage excessif. Il ne s’agit pas pour elles de simplement présenter des faits mais d’exprimer un sentiment à leur égard, le plus souvent, de la colère, de l’indignation, de la révolte, de la moquerie, de l’opposition. Elles ne connaissent ni la nuance, ni la modération. Elles présentent par définition les faits comme plus graves qu’ils ne sont et leurs opposants comme des ennemis irréductibles.
Bien entendu, cet excès a un sens. Joël et Dan Kotek ont, par exemple, bien montré en quoi le sens des caricatures antisionistes était l’antisémitisme et avait un caractère négationniste. Mais le CRS=SS des manifestants de Mai 68 n’était pas négationniste. Les étudiants savaient très bien que De Gaulle n’était pas nazi et que les violences des CRS n’avaient pas de commune mesure avec celles de la SS. La comparaison n’était pas à prendre au pied de la lettre. Ce qu’elle disait, c’est que réprimer par des violences policières les droits d’expression et de manifestation ne pouvait avoir lieu dans un état démocratique et rappelait les pratiques de la dictature nazie, désignant par là un régime honni de tous.
L’affiche Not in my name ne fait pas autre chose. Elle dénonce des rafles et, Nicolas Zomersztajn le reconnaît, c’est bien de rafles dont il s’agit. Et elle rappelle que de telles rafles n’ont plus eu lieu chez nous depuis la défaite du nazisme parce qu’elles ne peuvent plus exister depuis cette défaite. Que le gouvernement d’un état démocratique ait recours à une pratique qui était celle des nazis, est inacceptable.
Rien dans cette affiche ne permet de penser que ses auteurs ne font pas de différence entre la déportation des Juifs et la politique actuelle du gouvernement. Tout le monde sait que la Solution finale a été l’aboutissement d’un long processus qui a commencé par des discours antisémites et une multitude de mesures légales, d’actions racistes restrictives et discriminatoires, de plus en plus graves avec le temps.
Les nazis étaient nazis longtemps avant Auschwitz. Et les mesures que prend notre gouvernement à l’encontre du droit d’asile et de l’accueil des réfugiés, sont très comparables à celles qui furent prises par les gouvernements d’avant-guerre : restrictions au droit d’asile, mesures de police, renvoi dans le pays où les personnes sont persécutées, conférences internationales sans lendemain, négociations avec les Etats criminels. Il suffit de relire quelques pages de La Belgique Docile pour se convaincre que certaines leçons n’ont pas été tirées d’un passé qui aurait dû définitivement passer. Sans prêter la moindre intention génocidaire à nos ministres, on ne peut que condamner un gouvernement qui remet à jour de telles politiques.
Enfin, il ne faut pas oublier que le parti qui a le plus de poids dans ce gouvernement et qui dispose des portefeuilles qui proposent et appliquent ces politiques, est issu du VNV, parti fasciste et collaborateur. Et que si bien évidemment il n’est plus sur les mêmes positions que dans les années 1930 et 1940, nombre de ses dirigeants fréquentent des rassemblements de collaborateurs, assistent à des cérémonies d’hommage et font des déclarations montrant qu’ils n’ont pas clairement rompu avec cet héritage fasciste. Pourquoi faudrait-il s’abstenir de le dire ?
Les Juifs ont souffert de telles mesures. Ils ont désespérément cherché refuge pour fuir les persécutions et souffert si souvent de ne pas être accueillis voire d’être rendus à leurs bourreaux. Ils sont bien placés pour savoir qu’il ne faut rien laisser passer qui puisse ressembler à ce qu’ils ont subi. Il y a des idéologies qu’il faut vaincre longtemps avant qu’elles ne mènent au pire. La Shoah est un crime unique dans l’Histoire. Personne ne peut nous reprocher d’avoir peur qu’on l’oublie, qu’on le nie ou qu’on le banalise. Mais cela ne nous rend pas propriétaires de mots comme rafle, ou camp, ou génocide. Et cela n’interdit à personne de rappeler ce qui est arrivé aux Juifs pour mettre en garde contre des politiques qui contreviennent aux droits de l’homme.
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