Célèbre caricaturiste politique dont les « dessins désarmants » militent pour la paix dans la presse israélienne et internationale ainsi que dans Regards, Michel Kichka dévoile en BD ses rapports intimes à la Shoah, avec le même art fulgurant qui caractérise toute son œuvre de cartooniste engagé.
Deuxième génération est en effet la bande dessinée autobiographique d’un enfant de survivants de la Solution finale en Belgique, dont les planches en noir et blanc restituent avec autant de sincérité que de lucidité et d’ironie ses souvenirs d’un passé familial hanté par la Shoah et les images de l’horreur vécue par son père, Henri Kichka. Notre « Mensch », qui, aujourd’hui encore, dans les écoles comme à Auschwitz, s’acharne à témoigner de son adolescence « perdue dans la nuit des camps ». Produit d’un travail de mémoire bouleversant, révélant tout ce que l’auteur n’a pas dit à son père, ce récit graphique, dont les dessins mettent à nu la réalité poignante que renferme un « album de famille » de victimes du génocide juif, marque aussi un tournant dans la tradition de la BD « franco-belge » et ses rapports à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.
Hommage du dessinateur à son père et à l’univers de la bande dessinée, Deuxième génération évoque magistralement la vie quotidienne d’une famille modeste d’immigrés juifs dont les enfants grandissent dans la Belgique des années ‘60 que caractérise le non-dit, dans l’univers familial tout comme dans la sphère publique, face à la « mauvaise mémoire » de la Shoah.
Michel Kichka nous décrit aussi avec verve les origines de son art, lorsque, petit garçon inspiré par les croquis satiriques de son père, depuis toujours passionné de dessin et de peinture, il recopie sur la table de cuisine familiale « des Hitler, des Göring et des Goebbels » trouvés dans les nombreux livres de guerre de la bibliothèque paternelle qu’il feuillette en cachette. Le caricaturiste ajoute : « Mon amour du dessin est hérédité et héritage. Il m’a été transmis dans notre cuisine de Seraing-sur-Meuse. Comme décor après Auschwitz, on ne pouvait trouver mieux ».
En fin d’album, l’auteur expose la genèse de l’œuvre, précisant qu’il a été habité par son livre pendant dix ans avant de pouvoir faire enfin « le grand saut ». Interviewé, la veille de son départ pour le récent colloque Cartooning for Peace, organisé au Mémorial de Caen, Michel Kichka explique la longue gestation de son fascinant travail de mémoire. Gosse, il dévorait La Bête est morte de Calvo, célèbre BD de la Libération, et adolescent, recopiait parfois des photos de famille, « sans savoir pourquoi ». La lecture de Maus (1986) est un choc :« J’ai compris qu’il y avait à New York un autre enfant de la Deuxième Génération, qui avait lui aussi grandi dans l’ombre de la Shoah, dans l’écrasant silence des parents, et qui adorait la BD au point d’avoir choisi cette forme d’art populaire, au sens noble du terme, pour raconter son histoire. L’émotion qu’a suscitée en moi la lecture de ce “roman graphique” fut telle que je me souviens m’être dit qu’un jour je raconterai la mienne ».
Retraçant la succession des « moments fondateurs » de son travail, Michel en vient enfin à la naissance des premières planches du livre en 2010 : « Cinq pages tristes et dures, et cinq pages cocasses ». Il les soumet à trois éditeurs parisiens. Gisèle de Haan, éditrice chez Dargaud lui propose un contrat : « Le choix éditorial de Gisèle a été d’articuler le livre en trois temps distincts : l’enfance et l’adolescence dans le non-dit en Belgique, ma vie en Israël où la Parole me rejoint, et le suicide de mon frère Charly comme ciment reliant ces deux parties ».
Michel Kichka conclut en soulignant : « Ce dévoilement de notre intimité familiale est inhérent à la logique de mon récit. Impossible de l’éviter. Trouver le juste ton entre la pudeur et la nécessité de dire la vérité a été au coeur de mes préoccupations. Mon livre est une déclaration d’amour ilial, écrite dans la douleur, mais aussi porteuse d’espoir. Je ne suis toujours pas allé avec mon père à Auschwitz. Je l’explique en long et en large dans le livre. L’an prochain, peut-être » ?
Michel Kichka, Deuxième génération. Ce que je n’ai pas dit à mon père, Paris, Dargaud, 2012
]]>