Michel Kichka : Deuxième génération

Dessinateur et caricaturiste israélien d’origine belge, Michel Kichka a publié en mai 2012 Deuxième génération, ce que je n’ai pas à mon père (éd. Dargaux), une bande dessinée autobiographique dans laquelle il s’efforce de faire entendre la voix de cette deuxième génération de la Shoah qui a grandi avec ce passé pesant. Il présentera son livre au CCLJ le 7 mars 2013 à 20h30.

Bien que vous abordez des choses très personnelles dont vous n’avez jamais parlé avec votre père, ce livre est-il un réquisitoire adressé à votre père, survivant de la Shoah et ancien déporté d’Auschwitz ?

Sûrement pas. Comme son titre l’indique, ce livre peut être considéré comme la voix de la deuxième génération. Nous, les enfants de rescapés ou survivants de la Shoah, avons plein de choses à raconter sur la manière dont les ombres de la Shoah ont affecté nos vies. Je me suis efforcé d’être prudent dans l’écriture de ce livre : je ne voulais absolument pas blesser mon père, mais je voulais aussi qu’il sache que j’ai souffert. Je ne pense pas que les survivants de la Shoah ont su ou perçu que leurs enfants ont également été affectés par ce passé. Et c’est normal, car pour ces survivants de la Shoah, leurs souffrances sont incommensurables. Je ne cherche absolument pas à comparer mes souffrances avec celles de mon père, ce serait grotesque d’ailleurs. Il n’empêche que le poids de la Shoah fut un obstacle majeur à l’épanouissement de ma génération. L’écriture de ce livre fut ma manière de panser ces cicatrices en la nommant et en l’expliquant.

Que n’avez-vous pas pu dire à votre père durant toutes ces années ?

Je n’ai jamais dit ni écrit à mon père à quel point le poids de la Shoah m’avait lourdement pesé sur la conscience. Il a commencé à parler pour la première fois de son expérience de la Shoah tout au long de la semaine de deuil qui a suivi le suicide de mon frère Charly. C’est devenu une véritable déferlante, il ne pouvait plus s’arrêter d’en parler. J’en ai voulu énormément à mon père et j’en ai éprouvé une colère terrible pendant longtemps. Je ne lui ai jamais dit cela, tout comme je ne lui ai jamais dit que je ne voulais pas l’accompagner à Auschwitz avec ces groupes d’élèves, car ce n’est pas d’un témoin ni d’un guide dont j’ai besoin, mais de mon père. Je vais avoir 59 ans et je ne suis plus un petit garçon. Pendant longtemps, ce passé pesant m’a encombré. Durant toutes ces années qui ont suivi le suicide de mon frère, dans toutes les lettres que mon père m’envoyait, il y avait des photos de ses voyages à Auschwitz ou de ses témoignages dans les écoles. J’aurais préféré recevoir autre chose comme photos de mon père. Avec le temps, j’ai appris à « gérer » cela du mieux que je pouvais.

Quel regard portez-vous sur votre père qui incarne aujourd’hui la figure incontournable du témoin de la Shoah ?

J’ai mis du temps à comprendre que pour mon père, témoigner de son expérience de déporté lui a permis de se reconstruire humainement. A son retour d’Auschwitz, mon père était un homme détruit et la parole qu’il a retrouvée cinquante ans plus tard à travers ses témoignages l’a aidée à se reconstruire, même si d’une certaine manière, il est devenu un « témoin professionnel ». Il a livré des centaines de témoignages dans des écoles, il se rend à Auschwitz trois fois par an, etc. Il est devenu Monsieur Shoah ! Bien que ce soit pesant et que cela suscite en moi un certain malaise, je regarde malgré tout le côté positif des choses : à travers ses témoignages dans les écoles, mon père a retrouvé sa place dans la société. Ce processus de reconstruction par la parole a fait de lui, victime de la Shoah, un héros de la Shoah !

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