Obnubilé par l’identité, l’auteur brésilien Michel Laub livre un roman étonnant sur l’impact multigénérationnel de la Shoah. Trois hommes d’une même famille oscillent entre la tragédie, l’humour et les non-dits. Comment transmettre la vie ?
Si « l’histoire et la géographie sont déterminantes », en quoi influencent-ils l’écrivain brésilien que vous êtes ? Le Brésil est souvent évoqué à travers ses clichés : les plages, le foot et le carnaval. Or je tiens à traiter des sujets universels comme l’amour, la guerre ou la mort. Etre Brésilien me plonge dans un état périphérique par rapport aux événements historiques situés en Europe. Cela me permet dès lors de les aborder plus facilement. Aussi dois-je trouver ma propre voix pour parler de la Shoah. L’ironie m’aide à mettre une certaine distance, tout en redonnant au mot Auschwitz un nouvel impact. Le langage constitue un instrument essentiel pour comprendre les autres. Lorsqu’on est empêché de parler ou de penser, on perd une partie de sa liberté.
Ecrire est-ce approfondir « deux ou trois choses que vous savez sur vous » ? Ecrire change la vie de celui qui écrit, au niveau du regard qu’il porte sur lui et sur le monde. Mes romans ne sont pas totalement autobiographiques, mais ils m’aident à découvrir des choses. Avant celui-ci, je n’imaginais pas que la judéité était si importante pour moi. L’écriture ne modifie point l’âme d’un écrivain, mais elle agit par ricochets sur lui. Pourquoi tous mes livres parlent-ils de l’identité ? Peut-être pour trouver qui je suis… L’identité se traduit par la mémoire, or celle-ci comprend notre passé et ce qui nous relie à la famille. Autant de thèmes repris ici.
Interrogeant la mémoire, ce roman se demande s’il vaut mieux oublier pour avancer ou se remémorer à tout prix. Cette histoire renferme effectivement ce dilemme. On doit se remémorer des choses terribles -comme la Shoah- pour qu’elles ne se reproduisent plus, mais on ne peut pas rester prisonnier du passé, sinon il est impossible d’aller de l’avant. Comment trouver l’équilibre entre ces deux positions ? David Grossman dit « qu’on doit se souvenir pour ne pas mourir, et oublier pour ne pas tuer ». Mon livre se veut un face-à-face entre la mémoire collective et individuelle. D’un côté, il y a le grand-père du narrateur, un survivant d’Auschwitz qui tente d’oublier son passé, mais il n’y arrive pas. Et d’un autre côté, il y a le père du héros, s’accrochant à la mémoire alors qu’il souffre de la maladie d’Alzheimer. Entre ces deux extrêmes, mon héros est tiraillé entre la nécessité de se souvenir et d’oublier.
Quel miroir se renvoient les hommes de cette famille ? La question de la transmission est centrale, voire métaphysique, dans ce livre. Qu’hérite un fils de son père ? Les caractéristiques génétiques et psychologiques sont bien trop étriquées pour qu’on puisse les distinguer. L’Histoire se répète, parce qu’elle est faite par des hommes complexes. Quelle que soit la génération, ils s’aiment, se haïssent, souffrent, réagissent face à la faim ou la guerre. Le répertoire n’étant pas si large, les choses se reproduisent. Prenez les Juifs d’Israël ou ceux ayant subi la Shoah. Leur situation semble opposée, pourtant elle les confronte une fois de plus à la guerre. Comme le démontrent les trois générations du livre, tout est une chute, mais celle-ci nous oblige à avoir conscience de nous-mêmes et à nous relever.